Georges Lautner: foutu foubi (1)

foutu fourbi, novembre 2002

Paris
12 novembre 1999.

Le Totem est le restaurant du Palais de Chaillot. Pour y accéder, on doit traverser le hall du musée de l’homme sous le regard d’idoles primitives monumentales. Timothée a réservé une table à proximité des baies vitrées, vue sur la Tour Eiffel ensoleillée. Nous sommes un peu en avance. Nous attendons Georges Lautner.
Timothée travaille aux éditions La Sirène. Il est l’instigateur de ce rendez-vous, il veut consacrer un album au cinéaste. J’ai publié quelques romans dans la collection Séries Noire et une biographie de Clouzot. Cela a suffit pour que Timothée me propose l’aventure d’une rencontre.
Ce n’est pas un coup éditorial. Timothée est un ami d’enfance de Thomas Lautner, le fils de Georges. Pour Timothée, Georges semble avoir toujours joué le rôle d’un Tonton attentif et affectueux. C’est une histoire d’amitié. Timothée est aussi mon ami. Les amis de nos amis sont-ils nos amis ?
Georges Lautner a déjà accepté le principe du projet ainsi que ma présence pour le mettre en œuvre. Il ne me connaît pas, mais il a confiance en Timothée. Mon seul pédigrée.
Celui du cinéaste se trouve dans toutes les encyclopédies. Sans chercher à la lettre L, de mémoire : « Le monocle rit jaune », « Les Tontons Flingueurs », « Les Barbouzes « , Ne nous fâchons pas », « Le pacha », « Quelques messieurs trop tranquille », « Pas de problème », « Mort d’un pourri », « Flic ou voyou », « Le professionnel », « La vie dissolue de Gérard Floque »… En cherchant à la lettre L : 40 films, de 1959 à 1992. Tous les visages du cinéma français sont passés devant la caméra de Lautner. Mireille Darc, Miou-Miou, Renée Saint-Cyr… Gabin, Ventura, Blier, Delon, Belmondo, Serraut, Yanne, Lefebvre, Blanche, Marielle, Galabru, Constantin, Clavier, Bruel, Chesnais… Rita Hayworth et Robert Mitchum, pour la bonne bouche. On relève aussi quelques fameuses plumes de cinéma : Pierre Laroche, Bertrand Blier, Pascal Jardin, Jean-Marie Poiré, Jacques Audiard, Francis Veber, Didier van Cauwelaert, Dominique Roulet, Martin Lamotte… Sans oublier le complice de trente ans, Michel Audiard.
C’est le pré-générique d’une carrière. Mais on ne sait pas grand chose du rôle principal.

- Voilà Georges, dit Timothée.

L’homme est déjà sur nous. Timothée l’embrasse. Aux sourires affichés, il est clair qu’ils sont ravis de se voir. Georges Lautner dépasse le mètre quatre-vingt, carrure et corpulence en conséquence. Le visage est bronzé. La chevelure blanche ondule dans la nuque. Il porte une chemise bleue dur. Il me serre la main. La sienne est ferme. Ses yeux sourient derrière de larges verres. Un regard vif et rapide, habitué à évaluer les gens sans curiosité excessive. Jauger sans juger est l’apanage des capitaines au long cours.
Nous commandons du poisson et des salades de gésier. La salle commence à se remplir. Derrière un paravent pourpre, les employés du musée cantinent déjà. Nous parlons de la pluie et du beau temps. Georges Lautner navigue constamment entre la côte d’azur et Paris. Il préfère le soleil. Sa filmographie l’atteste. Il a beaucoup plus tourné dans la région de Nice que du côté de Lambersart. Il prépare justement un court-métrage pour le CRIPS qu’il tournera à La Roquette-sur-Siagne, près de chez lui, dans la région de Grasse.
Je viens de Bretagne. Il s’étonne que l’on puisse choisir de vivre sous un tel climat. En 1961, il a tourné à Josselin, dans le Morbihan, près de chez moi. À l’époque, pas de TGV, pas de quatre voies. Sept heures pour joindre la capitale en voiture. Il a gardé un bon souvenir des bretons et du tournage. Pour ce « Monocle noir », il avait transformé le château des Rohan en nid d’espions. Nazis nostalgiques et nationalistes locaux cherchaient à redevenir les  maitres du monde. Le Monocle, agent français, venait mettre du désordre dans l’ordre nouveau. Tout à trac, Lautner me questionne sur mes positions politiques. Nous échangeons des couleurs. Un arc-en-ciel plus tard, il semble rassuré. « Je ne pourrais pas discuter avec un extrémiste ! ». Je suis rassuré aussi. Pas de syndrome Autant-Lara en ligne de fuite.

Avant le plat de résistance, nous entrons dans le vif du sujet. L’idée qu’on lui consacre un album ne lui déplait pas. Pourtant, il semble sincèrement étonné que l’on s’intéresse à lui ou à ses films. Les motivations de Timothée, il les connaît. Les miennes, il aimerait les connaître.
La première est objective, banale. Professionnelle. Je me souviens de Paul Meurisse, à Hong-Kong, pipe à opium en bouche, vaticinant sur la mort. Je me souviens de Lino ventura, Bernard Blier, Francis Blanche, Robert Dalban et Jean Lefevre, dans une cuisine étroite, bourrés au tord-boyaux. Je me souviens de Gainsbourg martelant « Requiem pour un con » dans les oreilles agacées de Gabin. Je me souviens de Belmondo accroché sous un avion, en caleçon à pois rouges. Comme tout le monde. Lautner est le compagnon incontournable de plusieurs générations de spectateurs, celles qui l’ont suivi dans les salles et celles qui ont grandi devant la télévision. Un compagnon familier mais presque clandestin. On connaît ses films sans reconnaître Lautner. Il s’est toujours caché. Ses films étaient suffisamment voyant pour qu’il se prenne des coups sans avoir besoin de s’exposer. Et j’apprendrai que Lautner n’aime pas les coups inutiles.
Georges Lautner est un monument encore ignoré de la cinéphilie classique. Lui, il dit qu’il s’en fout. Il rigole.  Selon le bon vieux principe de la Roue de la Fortune, – surexposition-saturation-disparition – Lautner aurait pu prendre un aller simple pour le purgatoire des raconteurs d’histoire, trop « populaires », trop « prolifiques ». Passer à côté de la postérité. Il s’en fout aussi de la postérité. Il en rigole mais il sait bien que l’un de ses films s’en est déjà chargé. Un film qui a mis trente ans à s’imposer comme une référence dans l’histoire du cinéma français. Une chance rare. Une survie qui n’est due qu’au seul public. Un miracle transgénérationnel. Un plaisir que Lautner ne boude pas. Il pourrait s’agacer d’être devenu l’homme d’un seul film. « Quand ça t’arrives, tu n’as pas le droit de te plaindre. Un film, c’est déjà beaucoup, non? ». Il rigole encore. Lautner a connu des joies rares dans la vie d’un cinéaste, le succès et la durée. L’une et l’autre étant souvent intimement liées. En prime le voilà crédité d’un film légendaire. « Les Tontons Flingueurs » figurent la pointe émergée de l’iceberg Lautner. L’envie de plonger là-dessous pour explorer la partie immergée reste la seule motivation valable pour tenter l’aventure de ce livre. Raconter une histoire de l’Histoire du cinématographe.

La seconde motivation est intime. Quoique, objectivement, toute aussi banale. Au début des années soixante, j’étais avec mes grands parents à Saint-Paul-de-vence, dans l’arrière-pays niçois. J’avais trois ans et on me calait dans un fauteuil à l’arrière de la DS. Je me souviens d’une route tortueuse. Le regard peut plonger dans le précipice. Le vertige. Dans un virage, au milieu de mon champ de vision, s’installe la pile unique d’un pont de pierre. La base semble se perdre dans le fond d’un ravin. Au sommet, brille une voiture rouge. Elle ne peut ni avancer, ni reculer, le vide tout autour. À trois ans, l’être humain est déjà capable de se projeter dans les situations suscitées par les images.  Surtout si l’écran a la forme d’une vitre arrière de DS. Je me suis retrouvé là-haut, dans la voiture, et j’ai eu tellement peur du vide autour que j’en ai fait pipi. Je suis revenu aussitôt dans mon fauteuil bébé, trempé, mais assoifé de curiosité. On m’a expliqué que c’était « pour un film », avant de m’engueuler.

J’ai attendu des années avant de voir « Ne nous fâchons pas! ». En conclusion d’une course-poursuite tumultueuse, quatre crypto-yéyés en Austin-morris se retrouvent coincés au sommet d’un viaduc qui explose puis s’écroule devant et derrière eux. Le dernier plan de cette séquence est un travelling ascentionnel permettant au spectateur de découvrir, au même instant que les passagers de l’Austin, un décor vertigineux.
Il ne me reste pas plus de deux ou trois images de ma petite enfance. La voiture sur le pont est de celle-là.
Evidemment, le responsable de ce vertige ne peut pas y apporter autant d’importance que moi, mais je crois qu’il sent la sincérité de mon trouble. J’ai pas mal bafouillé pour raconter ma petite histoire.

Alors ? Quel livre ? Pas un bouquin de cinéphile, avec glose, exégèse et filmo commentée, un travail particulier, de spécialiste, critique ou historien du cinéma. Nous projetons un livre d’images. Le texte devra être fluide. Le principe des entretiens est vite arrêté. Timothée et moi avons presque terminée la bouteille d’Anjou. Georges sort son agenda. Il bouge pas mal jusqu’aux fêtes. Il s’arrête sur Janvier. Il me regarde et dit : « Quand voulez-vous commencer le travail ? ». Le professionnel.

Cette entrée a été publiée dans Récits and taguée , . Placez un signet sur le permalien.

Comments Closed

Les commentaires sont fermés.