Avec de Beketch

(Ces propos ont été publiés pour la première fois en février 2013 dans le numéro 5 de Bananas, revue critique de bandes dessinées fondée et dirigée par Evariste Blanchet. L’introduction est rédigée par celui-ci.)

bananas 5

Serge André Yourevitch Verebrussof de Beketch (1946-2007), journaliste dans les médias d’extrême-droite (Minute, National Hebdo, Radio Courtoisie, Le Libre Journal de la France Courtoise, etc.), travailla à Pilote principalement entre 1969 et 1975 avec de jeunes auteurs comme Alexis, Auclair, Bilal, Tardi, etc. Outre des pages dites « d’actualités », il y créa une série d’heroic-fantasy dessinée par Loro, Thorkaël, plus quelques récits complets. Il reprit enfin Pas trop près de l’écran Mademoiselle, une série de René Goscinny et Harry North consacrée au pastiche de films, dans la plus pure lignée du journal Mad. Il collabora également à Super Pocket Pilote et à la version française des revues d’horreur de James Warren (Eerie, Creepy, Vampirella), publiées par Publicness, soit en signant quelques scénarios parodiques pour Loro, soit en traduisant des récits d’auteurs américains.
Pour mieux comprendre le personnage, il n’est pas inutile de préciser qu’il est issu d’une famille de militaires, avec un grand-père paternel officier dans l’armée blanche durant la révolution russe, un grand-père maternel engagé dans l’armée française et un père sous-officier dans la légion étrangère, mort à Dien-Bien-Phu.
José-Louis Bocquet raconte dans quelles circonstances il a réalisé un entretien avec lui : « Nous avions rendez-vous boulevard Magenta, près de la gare de l’Est dans les locaux d’un journal qui, dans mon souvenir, étaient ceux de Présent, mais qui – plus vraisemblablement – étaient ceux du Libre Journal de la France Courtoise. Un vieil appartement haussmannien sombre et poussiéreux, aux murs surchargés d’étagères pleines de dossiers et de livres. Un homme chétif et aux cheveux blancs – mais vêtu d’une impeccable chemise bleue type vigile – m’avait ouvert la porte après que j’eus montré patte blanche. Très ancien d’Indochine, il était visiblement l’homme de la sécurité. Il y avait également une grosse femme blonde entre deux âges, lourdement fardée, qui devait faire office de secrétaire.
L’homme De Beketch était séduisant, ce qui n’était pas pour me mettre à l’aise : il est toujours difficile de trouver sympathique un type qui se fait méchamment remarquer par ses positions extrémistes aux antipodes des miennes.
En définitive, son témoignage a été très peu utilisé  dans la biographie de Goscinny qui s’ensuivit, co-écrite avec Marie-Ange Guillaume et publiée en 1997 chez Actes Sud. L’interview n’a pas été reprise non plus dans Goscinny et moi, le recueil d’entretiens publié dix ans plus tard chez Flammarion, pour la simple raison qu’ayant réalisé près de soixante-quinze interviews pour la première biographie, je ne pouvais pas en sélectionner plus de vingt-cinq pour ce dernier ouvrage. J’ai donc préféré choisir les témoins du premier cercle ou les plus pertinents par rapport à une histoire générale de la bande dessinée. »
Voici donc la retranscription in extenso de cette interview, en presque totalité inédite, amputée des questions non retranscrites.

En 1969, j’avais été invité à un cocktail – moi qui n’en fréquente aucun – à la maison d’Auvergne où j’ai rencontré Fred. Nous avons parlé de Philémon dont je suis fou et je lui ai relaté mon envie de faire de la bande dessinée. Fred m’a alors conseillé d’aller voir Goscinny et de lui proposer mes idées.
Je connaissais Goscinny pour l’avoir interviewé peu de temps avant pour Minute. Je le trouvais formidable mais je n’avais pas osé le lui dire.
Je rentre donc au journal, j’appelle la rue du Louvre où je tombe sur Goscinny qui m’apprend qu’il est extrêmement content du papier. Nous prenons un nouveau rendez-vous et je vais le voir à son bureau. La pièce est presque vide : un fauteuil, un bureau sur lequel se trouvent une feuille de papier et un stylo impeccablement posés. Il m’accueille avec une extrême courtoisie en me demandant ce qu’il peut faire pour moi. Je lui explique que je voulais faire de la bande dessinée depuis longtemps et il me suggère aussitôt de lui proposer un scénario pour un numéro spécial consacré au bicentenaire de la naissance de Napoléon.
J’étais totalement imprégné de la culture Pilote. C’était mon univers et je lisais cet hebdomadaire depuis toujours. Une fois rentré chez moi, j’ai rédigé un scénario pour Gotlib. C’était l’histoire de la vie de Napoléon mais vécue par un précurseur minable et inconnu qui s’appelait Molyneux qui mourrait non pas à Sainte-Hélène mais à l’île de la Jatte. J’avais déjà lu des scénarios et j’ai procédé de la même façon. Quand Goscinny a reçu mon histoire, il m’a informé qu’il l’acceptait mais allait la donner à dessiner à « Monsieur » Martial .
J’ai immédiatement été intégré aux réunions de rédaction durant lesquelles on se marrait bien. Bien que je vienne de Minute, tout le monde a été gentil avec moi. Il n’y a jamais eu le moindre incident, même si à leurs yeux j’étais un martien.
Nous avions tous le même âge, la même culture. Quand j’étais gosse, j’ai commencé par lire Tintin, Spirou, Record. Quand je parle avec Uderzo, j’évoque des personnages d’Oumpah pah qu’il a oubliés. Puis j’ai été nourri à la mamelle de Pilote et d’Hara-kiri. Je connaissais Gébé, Reiser, Cavanna… Je baignais dans cette culture-là.
Nous avions également les mêmes traditions. A l’époque, les gens se tenaient très bien. Au sein de la bande, même Cabu et les révolutionnaires purs et durs disaient : « Monsieur » Goscinny. Seuls, Charlier et Uderzo l’appelaient « René ».

Beaucoup de gens se sont demandés comment j’avais pu passer de Pilote à Minute. Mais je travaillais déjà à Minute trois ans avant d’intégrer l’hebdomadaire de René Goscinny. J’étais nationaliste et militant depuis l’âge de douze ans : je n’ai jamais eu peur d’afficher mes convictions. Mais je reste un marginal même au sein de l’extrême-droite : on me considère comme un type peu fréquentable et une grande gueule incontrôlable.
Je suis orphelin, pupille de la nation. Je suis passé par l’école militaire puis j’ai été manœuvre. A la suite d’un accident assez grave, comme je ne pouvais plus aller sur les chantiers, j’ai travaillé dans une librairie. Un soir, j’ai annoncé à ma mère chez qui je vivais que, comme je ne voulais pas être libraire jusqu’à la fin de mes jours, je préférais m’engager chez les parachutistes.
Je pensais que cela me permettrait d’écrire des articles ou des livres sur les pays où j’irai. Si j’étais devenu manœuvre, c’était déjà dans le seul but d’aller à Mexico et de rédiger des papiers pour la presse parisienne sur la préparation des jeux olympiques. J’avais signé un contrat pour partir sur le chantier de Mexico avec Soletanche… mais je me suis retrouvé sur celui de la centrale nucléaire du Bugey située sur une plaine au-dessus de Lyon où il fait -17° en hiver. C’était moyen comme expérience du Mexique ! J’ai découvert que, quand on travaille douze heures par jour à porter des sacs de ciment, on n’a plus du tout envie d’écrire à la fin de la journée.
Mais ma mère a téléphoné à une amie journaliste, Yvette Calmel, qui m’a présenté au responsable des pages parisiennes de Minute. Quand je suis entré au journal à 19 ans, je ne savais rien faire : Michel Lancelot m’a tout appris, ainsi que Jean Pierre Montespan que je remplacerai ensuite à la tête de son service.

Je n’étais ni Greg, ni Gotlib, mais un petit scénariste pas trop mauvais, sinon Goscinny ne m’aurait pas fait travailler. Au début, je pensais même, avec une immense absence de modestie, que j’avais été embauché pour mon talent. Mais je suis maintenant convaincu que s’il m’a embauché, c’est parce qu’il avait une revanche à prendre : il n’avait jamais digéré le tribunal populaire devant lequel il avait comparu en mai 1968. Il avait été accusé de gagner de l’argent, ce à quoi il avait répondu que personne ne l’avait aidé quand il crevait de faim aux Etats-Unis, que l’argent d’aujourd’hui n’avait pas été volé et résultait de son travail, et enfin que si Pilote permettait à d’autres de gagner leur vie, c’était grâce à lui.
Peut-être a-t-il pensé qu’en collant un fasciste au milieu du soviet installé à Pilote, il allait piéger ceux qui passaient leur temps à proclamer leur amour de la liberté ?

Il y a 30 ans, il ne serait venu à l’idée de personne de poser la question de l’antisémitisme.
J’avais des relations absolument normales, totalement dénuées d’arrière-pensée, avec tous les gars qu’ils soient juifs ou pas. Personne ne parlait du fait que Goscinny était juif et lui ne l’a jamais revendiqué : il était extraordinairement discret sur le sujet.
Quand il y avait clivage, c’était entre soixante-huitards et gaullistes. Et j’étais fanatiquement anti-gaulliste mais pas du tout soixante-huitard.

Loro était un dessinateur magnifique, très hiératique, qui pratiquait des arabesques à la Mucha. La première fois que je l’ai vu à Pilote, j’ai  souhaité travailler avec lui. J’étais attiré par le personnage, par sa discrétion. Nous sommes devenus très amis rapidement et nous le sommes encore. On a dîné ensemble il y a trois jours et j’ai passé des semaines chez lui dans les Pyrénées. Il est protestant, mais on est du même milieu. C’est curieux comme il y a des tropismes complètement étrangers à toutes les autres considérations.
Mais j’avais aussi de très bonnes relations avec des gens qui étaient à des années-lumière de moi : Giraud qui cultivait le look trotskiste avec des lunettes cerclées et des cheveux frisés, Christin qui était un militant communiste et Poppé, très bien élevé, visiblement d’un excellent milieu, qui était secrétaire de cellule, ce qui ne l’empêchait pas d’être mon meilleur ami avec Loro.
On se réunissait chez Druillet pour faire la fête deux fois par mois. Giraud, Lob et toute l’équipe étaient présents. Druillet avait fabriqué des espèces de boîtes à papillons en remplaçant les coléoptères par de petits hommes ou de petites femmes qu’il avait piqués comme des ailes de papillons : c’était fascinant. On y fumait beaucoup. Moi, je n’ai jamais touché un joint de ma vie, mais jamais personne ne s’est moqué de moi. Il y eut une fois un type qui évoluait dans le milieu de la bande dessinée américaine qui s’était mis dans le crâne de me faire fumer. Il m’a tellement fait chier que je me suis retrouvé dans la salle de bains de Druillet pour le fuir.
Un jour, en réunion, nous déconnions sur Tanguy et Laverdure. Quelqu’un, en parlant de Jacques Santi qui jouait Tanguy pour la série télévisée, le traite de facho. J’ai répondu qu’il jouait un officier pilote, ce qui n’en faisait pas un facho, d’autant que je l’avais vu la veille au restaurant manger avec « une espèce de bougnoule ». Je me suis dit que j’avais fait fort [dans la provocation]. De fait, les gars ont été stupéfaits, mais ça s’est arrêté là. Aujourd’hui, la plaisanterie aurait pris des proportions énormes et chacun se serait levé en disant qu’il ne pouvait pas rester une seconde de plus dans la même pièce qu’un nazi.

Nous faisions Pilote un peu comme des gosses. Nous nous disions : « Et si tel ou tel événement advenait ? ». C’était un regard décalé. Gébé appelait cela « la théorie du pas de côté » :  « Pour changer la société, disait-il, il faut faire un pas de côté. »
L’exemple-type était celui du gars élégant, gominé, avec robe de chambre en soie et fume-cigarette. Il descend de son wagon-lit pour fumer une cigarette, et quand le train de nuit redémarre sans bruit, il se retrouve seul sur le quai de la Ferté sous Jouarre, comme un con.  Ça nous faisait hurler de rire, c’était ça l’humour Pilote. Le personnage de Molyneux, à qui il arrive des choses qui ne devraient pas arriver, l’a incarné avec brio.
Tout le monde jouait avec ces personnages : Hal, Molyneux, Newton… Newton était cité dans mon histoire de Napoléon :  Si Molyneux n’avait pas été écrasé par un rocher qui tombait d’une falaise, il aurait même pu inventer la théorie de la gravité universelle au XVIIe siècle. Malheureusement, la vérification expérimentale du phénomène s’est avérée un peu trop forte pour lui.

Chacun avait sa manière et ses techniques. J’avais une tendance à écrire des scénarii à partir d’une exacerbation de l’actualité. Par exemple, je partais de la crise du pétrole, et j’imaginais pour la production d’électricité d’utiliser désormais un système de traction fondé sur le même principe que les roues d’écureuils. Comme les pays arabes ont cessé de nous exporter du pétrole mais nous exportent de la main d’œuvre, ce serait les Arabes qui feraient tourner les roues. C’était une façon de dire : « Voilà ce qui se passerait si… »
Pélaprat, c’était plutôt : « Et si ça c’était déjà passé dans l’histoire… ».  Il prenait un événement de l’actualité et il le transposait sous Henri IV ou sous Louis XIV.

A la réunion hebdomadaire du mardi, nous parlions beaucoup de la presse et, surtout, de la télévision.
La seule fois où j’ai été censuré par Goscinny, c’était au moment d’Apollo XIII qui avait eu des gros problèmes pendant tout le vol. Pour les journalistes, c’était pain béni parce que comme la conquête spatiale paraissait un peu usée, les pannes créaient un peu de suspens. A la télévision, Michel Chevalet faisait toutes les deux heures le point sur la situation. A chacune de ses interventions, dès que les techniciens avaient résolu un problème,  il évoquait un nouveau problème possible : « Ils sont parvenus à rétablir l’électricité, mais et si les accumulateurs de secours tombaient en panne ? » puis, deux heures après : «  Les accumulateurs de secours ne sont pas tombés en panne, mais et s’ils ne trouvaient pas le bon angle dans l’atmosphère ? », et encore deux heures après : « Ils sont entrés dans l’atmosphère, mais et si le parachute ne s’ouvrait pas ? ». Ce qui a beaucoup frappé les gens c’est que, lorsqu’ils sont arrivés dans le porte-avions qui les avait recueillis, la première chose qu’ils ont fait en sortant de la capsule a été de prier pour remercier le ciel.
J’avais répété l’histoire exactement comme ça s’était passé et, quand les gars sortaient de la capsule, je faisais dire au présentateur : « C’est extraordinaire, ils sont sortis et ils prient, mais et si  Dieu n’existait pas… ? » Quand Goscinny a lu le scénario dans son bureau-patinoire, il m’a dit : « C’est très amusant mais je crains que ça ne choque certains de nos lecteurs croyants ». Je lui ai répliqué que j’étais catholique pratiquant, et même traditionaliste, mais que si je l’écrivais, c’était que ça ne me choquait pas. Ce à quoi il m’a répondu : « Tous nos lecteurs n’ont pas votre ouverture d’esprit. Je vais vous demander non seulement de faire preuve d’humour mais aussi de charité chrétienne : vous allez essayer de me trouver une chute qui ne choquerait pas nos lecteurs catholiques ». Je ne sais plus ce que j’ai trouvé mais c’était moins drôle.

A l’époque je travaillais énormément. Les scénarios d’actualité devaient se faire très vite. Il m’est arrivé de donner un scénario à Alexis un matin par téléphone, et il a dessiné sa page en allant au journal : C’était un génie insurpassable.
J’ai également fait « clandestinement » de la traduction de bandes dessinées d’horreur américaines parce que ça me fait hurler de rire. Dans Creepy, Vampirella, Eerie, j’ai pratiqué ce que les situationnistes avaient fait avec leur film de kung fu : il y a des bandes dessinées que j’ai totalement réécrites. La chronologie des images était la même mais le scénario final n’avait plus rien à voir avec l’original.
Enfin, j’ai participé à un film qui a reçu un prix de court métrage. Jean-Noël Delamare avait réalisé Liberta, agent spécial anti-mythes au banc titre avec des milliers de photos de devantures de cinéma d’horreur. Une fois monté, il est allé le soumettre à des distributeurs qui lui ont demandé une histoire. C’est alors qu’il nous a contactés, Loro et moi, pour lui en écrire une.
J’ai toujours beaucoup travaillé, sans jamais gagner beaucoup d’argent. A l’heure actuelle, je n’ai plus aucun moyen de subsistance.

Un jour, Goscinny organise une réception sur son immense terrasse de la rue des Boulainvilliers, avec son jardin suspendu, ses bosquets, ses arbres, ses fontaines. Il avait convié tous ses amis, et pas seulement des gens de la bande dessinée. J’étais présent, sapé en milord, avec un ou deux autres gars de Pilote. J’ai compris pourquoi il m’avait invité quand il a annoncé : « Chers amis, je veux vous présenter mon ami René Andrieu ». Son invité d’honneur était un dirigeant du Parti Communiste, une des canailles staliniennes les plus glacées de l’histoire de ce parti. Il avait une tronche pas possible : des yeux bleu glacier presque blanc, un nez étroit, des lèvres pincées, et un teint de rouquin. J’avais une haine totale, absolue, pour les communistes qui avaient assassiné dix-sept personnes de ma famille.
Tout le monde se dispose sur la terrasse, en ligne, et Goscinny passe en faisant les présentations. Je me disais que ce n’était pas possible, que je n’allais pas serrer la main de cette ordure, que j’allais disjoncter et me jeter dessus. C’était l’horreur ! Je me recule un peu et me glisse derrière un type. Mais Goscinny arrive près de moi et dit : « Mon cher René, je veux vous présenter mon ami Serge de Beketch, rédacteur en chef de Minute ». L’autre m’envoie un regard en forme de pain de glace mais nous nous sommes serrés la main.
Quand je suis parti je lui ai dit : « M. Goscinny, j’ai été très touché par votre invitation ». Il m’a répondu : « Vous ne vous attendiez pas à faire des connaissances comme ça chez moi, hein ? ». J’ai répliqué : « Chez vous, je peux m’attendre à tout ! ». C’était l’un des plaisirs  qu’il s’offrait. Il m’avait invité à dessein pour se payer le gag de faire Andrieu et de Beketch se serrer la main.
C’était aussi une manière de montrer qu’il était un vrai aristocrate, qui savait recevoir à la perfection. Il était d’une délicatesse, d’une douceur, d’une élégance exceptionnelles. Rien ne le faisait caler. Un jour, nous étions à table avec Solé et parlions du statut de dessinateur. Solé, vieux militant bolchevique et baba cool à chemise à fleurs et barbe frisotté, expliquait qu’il trouvait dégueulasse de gagner tant d’argent en faisant des petits dessins, par rapport à ce que gagnait un ouvrier. Il parlait pour lui et n’accusait en rien Goscinny. Ce dernier après l’avoir laissé s’exprimer très courtoisement lui répliqua : « Si vous trouvez que vous êtes trop payé, personne ne vous empêche de donner vos planches gratuitement ». Fin du débat !

Un autre jour, Poppé qui sortait de chez son médecin m’informe qu’il devrait se faire opérer mais qu’il n’a pas d’argent. J’apprends alors que les éditeurs de bande dessinée refusent d’accorder à leurs collaborateurs le statut de « dessinateur reporter » qui est un statut de journaliste qui permet d’avoir la sécurité sociale. Je prends aussitôt la décision, moi Serge de Beketch  [futur] rédacteur en chef de Minute, de réunir les auteurs de Pilote pour aller demander à Dargaud de respecter ses engagements d’éditeur. Dans l’attente, je propose que chacun donne le montant d’une page de scénario pour Poppé. Et Goscinny m’a dit : « M. De Beketch, quand vous aurez fini votre collecte, vous m’en donnerez le montant et je le doublerai. »
Finalement, les dessinateurs ont obtenu leur carte de presse quelques mois plus tard. Dargaud ne pouvait pas résister. C’était un homme de droite, complètement RPR, un parti dont les militants sont assez proches du Front National. Il avait donc plus de sympathie pour moi que pour ses autres collaborateurs.

L’épisode avec Poppé date du début des années 1970, avant que les dessinateurs partent faire leurs propres journaux, notamment L’Echo des Savanes, réalisé par de grands talents comme Gotlib et Bretécher qui étaient des vedettes, même pour nous qui travaillions avec eux. Loro partira ensuite faire Tousse-Bourin et je serais vexé qu’il ne me demande pas de venir avec lui.  En privé, Goscinny disait que, si pour l’équilibre de leur libido, les dessinateurs avaient  besoin de dessiner des bites, ce n’était pas à Pilote qu’ils pouvaient le faire. Mais que quand ils en auraient dessiné pendant trois mois, il craignait fort qu’eux-mêmes finissent par s’en lasser.

Goscinny  était un aristocrate, un grand seigneur. Il était impossible de lui manquer de respect et de le traiter avec grossièreté. Quelques-uns ont pu le faire dans l’excitation de 68 mais ça n’a duré qu’une heure.
Il y a toujours un moment, au détour d’un mot, des gens se sentent blessés à cause d’une expérience familiale ou personnelle.
Chez Goscinny, j’ai bien senti qu’il y avait cette faille, cette espèce de fragilité…

Après le départ de Goscinny, j’ai continué de travailler à Pilote mais les gens étaient médiocres. Heureusement, il y avait  Moliterni que j’aimais beaucoup. C’était un professionnel et un type qui aimait la bande dessinée. C’était une sorte de Séraphin Lampion, le personnage dans Tintin qui a tout à vendre. On allait en province ou à l’étranger, au Canada, à Venise, on faisait des salons, des mostras : c’était une folie. En Italie, il avait fait tout un discours pour engueuler les organisateurs du salon de Lucca : c’était à se pisser dessus.
Mais en 1975, ça ne devenait plus possible. J’ai arrêté de faire, et de lire, de la bande dessinée, tout en continuant de voir Goscinny de temps en temps. Je l’ai d’ailleurs vu la veille de sa mort. Comme il avait un différend avec Dargaud, je l’avais appelé pour lui proposer de faire un papier dans Minute. Il avait refusé parce qu’il ne voulait pas parler de cette affaire toujours en cours de négociation. Il ne tenait pas à la médiatiser. M’invitant à passer chez lui prendre un verre, je suis allé rue des Boulainvilliers. Il m’a reçu, toujours charmant, et m’a montré un magnifique modèle réduit en papier mâché qu’Uderzo lui avait offert la veille. Il était très ému et touché : c’était un cadeau magnifique. « Il est fou, ça doit coûter une fortune » m’a-t-il dit. Nous avons bavardé puis on s’est quitté. « Je vous promets que la semaine prochaine, nous déjeunons ensemble et je vous raconterai toute l’histoire parce que je pense que Dargaud ne tiendra pas ses engagements. Vous en aurez la primeur. »
Il m’avait également dit qu’il avait des problèmes cardiaques et que sa femme voulait qu’il aille passer un examen. Ça l’embêtait d’aller faire un test d’effort.
Le lendemain, Michel Greg m’apprenait par téléphone que Goscinny venait de mourir d’une crise cardiaque chez son médecin. Ça m’a fait de la peine, comme pour un parent. J’avais une immense admiration, et beaucoup de tendresse, pour ce type formidable.

Propos recueillis  par José-Louis Bocquet à Paris, en 1996.

 

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