Avec Cabu

Je suis Cabu
(Ce texte a fait l’objet d’une publication sous la forme d’un fascicule imprimé à 365 exemplaires et envoyé en janvier 2015 à autant de destinataires. Une erreur d’impression aura malencontreusement fait sauter un passage important du texte prévu. Il est donc restitué ici dans sa totalité.)
COUV VOEUX 2015
CABU par CATEL NB
Le 7 janvier 2015 vers 11h20, au 10 de la rue Nicolas-Appert dans le 11 eme arrondissement de Paris, Chérif et Saïd Kouachi, cagoulés de noir et armés de Kalashnikov, investissent les locaux du journal Charlie-Hebdo. Dans les minutes qui suivent, après avoir tiré à mort sur Frédéric Boisseau, les deux frères font irruption dans la salle de réunion du deuxième étage où se tient la conférence de rédaction. Au cri d’« Allahu Akbar», les deux désaxés assassinent dix personnes. Elsa Cayat, , Franck Brinsolaro, Jean Cabut dit Cabu, Stéphane Charbonnier dit Charb, Philippe Honoré, Bernard Maris, Mustapha Ourrad, Michel Renaud, Bernard Verlhac dit Tignous et Georges Wolinski. La douzième victime, Ahmed Berrabet est abattue et achevée dans la rue. « On a vengé le prophète, on a tué Charlie » clame l’un des tueurs en brandissant son fusil d’assaut.
En 2006, pour accompagner la publication des caricatures du Prophète Mahomet issus de la revue danoise Jyllands-Posten – déjà source d’une levée de boucliers dans le monde musulman -, Charlie Hebdo choisit Cabu pour réaliser la couverture. On y voit le Prophète – défini dans l’accroche comme «débordé par les intégristes » – se désespérer d’être « aimé par des cons ».
C’est l’Union des Organisations Islamiques de France qui lance aussitôt la première pierre contre Charlie Hebdo en attaquant le journal en justice. Au-delà de la caricature, il est reproché aux humoristes de Charlie-Hebdo de donner des traits au prophète Mahomet, celui auquel l’Archange Gabriel a transmis la parole de Dieu quelques centaines d’années après le départ du prophète Issa – Jésus pour les chrétiens -. Sourate V, verset 90, il est écrit dans le Coran : « Le vin, les jeux de hasard, les idoles sont des abominations inventées par Satan. Abstenez-vous en ». Ce mot idoles désigne les statues des païens. Et par extension, interprétation, toute représentation iconique. Même si on trouve le portrait du Prophète dans certaines miniatures persanes du V e siècle, il est ainsi reproché au faiseur d’images de vouloir imiter le travail de Dieu, en insufflant une âme dans une création. Le 22 mars 2007, la justice française prononce la relaxe.
En 2011, rebaptisé Charria-Hebdo le temps de vilipender la victoire du parti intégriste Ennahdha en Tunisie et l’instauration de la charria en Lybie, l’hebdomadaire satirique est, en représailles, l’objet de son premier attentat ; un cocktail Molotov provoque l’incendie de ses locaux du boulevard Bertoux dans le 20 eme arrondissement de Paris.
Au mois de janvier 2013, en deux numéros hors-série, le dessinateur Charb – par ailleurs directeur de publication du journal depuis 2009 – et la scénariste Zineb racontent la vie du prophète Mahomet en bandes dessinées. Deux mois plus tard, Inspire, le magazine en ligne de langue anglaise pilotée par Al Qaida dans la péninsule arabique publie la liste de ses pires ennemis. Sous le titre Wanted : dead or alive for crimes against Islam, onze noms sont déclinés dont ceux de l’écrivain Salman Rushdie et du dessinateur Charb. L’accroche est claire : « Yes We Can: A Bullet A Day Keeps the Infidel Away / Une balle par jour garde l’infidèle à distance»
« Vous allez payer, car vous avez insulté le Prophète », a lancé l’un des frères Kouachi avant d’ouvrir le feu sur l’équipe de Charlie Hebdo.
Le même jour, à Montrouge, un terroriste connexe, Amedy Coulibaly abat l’auxiliaire de Police, Clarissa Jean-Philippe.
Le lendemain, alors que les Kouachi sont en cavale, Coulibaly récidive lors d’une prise d’otages et tue quatre personnes dans l’Hyper Kacher de la porte de Vincennes : Philippe Braham, Yohan Cohen, Yoav Hattab et François-Michel Saada.
Quelques heures plus tard, simultanément, les trois assassins tombent à leur tour sous les balles de la police française. Les frères Kouachi avaient trouvé refuge dans une imprimerie.
Je n’ai pas suffisamment fréquenté Cabu pour en dire plus que ceux qui louent sa gentillesse, son humour et sa bienveillance, mais je me souviens l’avoir vu prodiguer ses conseils à une jeune collègue avec cette gentillesse, cet humour et cette bienveillance. Ils étaient assis l’un à côté de l’autre et nous devions être une bonne quinzaine autour de la table. Durant tout le repas, il lui expliqua comment il procédait pour prendre ses notes graphiques en toute discrétion. Carnet sur les genoux, mine virevoltante sur le papier, le regard jeté à la dérobée sur le motif ; connexion directe entre ces trois éléments.
Il n’y avait pas de rapport de maître à élève, mais simplement la connivence entre deux graphicomanes. Le lendemain, quand ils se recroisèrent, Cabu offrit à sa cadette un portrait d’elle, avec une note manuscrite : « Pour Catel, attendue à Charlie Hebdo ». Proposition du directeur artistique dudit journal qui ne se concrétisera pas. Mais, depuis, chaque fois que Catel dessine devant moi, carnet sur les genoux, le nez au vent, je ne peux m’empêcher de penser au sourire complice de l’homme à la frange de Beatles. Même les jolis souvenirs peuvent aussi devenir douloureux.
Ma plus longue conversation avec Cabu a été enregistrée. Proposé dans les pages qui suivent, cet entretien éclaire une partie infime de la biographie du dessinateur satiriste. Il a été réalisé en 1996 au cours de recherches sur la vie professionnelle de l’humoriste René Goscinny ; il est avant tout question de ce dernier dans cet exercice de questions-réponses. Il précise pourtant le rapport étroit que le dessinateur entretint alors avec le monde de la bande dessinée et combien, en ces années soixante pré-libertaires, il contribua ainsi à en repousser les limites narratives et graphiques. Ce n’est pas une interprétation, mais un fait historique. Aujourd’hui, chaque dessinateur de bandes dessinées peut dire : Je suis Cabu.
Précision préliminaire
Il est beaucoup question du périodique Hara-Kiri dans les propos qui suivent. Créé en 1960, ce journal satyrique est interdit de publication dix ans plus tard. Le 16 novembre 1970, alors que le général de Gaulle vient de mourir, l’hebdomadaire titre : « Bal tragique à Colombey : 1 mort », en référence au tragique incendie d’un dancing la semaine précédente où 146 personnes ont trouvé la mort.
Dès le 23 novembre 1970, Choron, Cavanna et leurs dessinateurs lancent un nouvel hebdomadaire intitulé Charlie-Hebdo. « L’hebdo Hara-Kiri est mort. Lisez Charlie Hebdo, le journal qui profite du malheur des autres »
L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 marque – paradoxalement – la fin de l’hebdomadaire rebelle qui disparaît faute d’abonnés.
Dix ans plus tard, à l’instigation de Wolinski et sous l’impulsion de Cabu et du chansonnier Philippe Val, Charlie-Hebdo renait de ses cendres. Une société par actions est alors créée sous le nom de Kalashnikov.

Goscinny-anti-beauf-1

Ce texte est extrait du recueil de témoignages Goscinny et moi publié sous la direction de Laurent Chollet dans la collection Pop Culture aux éditions Flammarion en 2007. Il est reproduit sans retouche. 
De tous les pivots des éditions du Square – Reiser, Wolinski, Gébé, Fred -, Cabu est sans doute celui dont l’image est la plus brouillée. Au fil des décennies, dessinateur engagé dans les pages d’Hara-Kiri, de Charlie-Hebdo ou du Canard Enchaîné, mais aussi hôte permanent de l’émission enfantine Récré A2, au milieu d’une improbable bande de quadragénaires – une ancienne comédienne de Godard, un ancien attaché de presse de rock, un ancien monsieur météo. Si les enfants de mai 68 voient en lui le pourfendeur des beaufs – c’est finalement à Cabu que l’on doit la pérennisation du terme dans son acception péjorative – et des institutions étatiques – il est ainsi l’auteur  d’A bas toutes les armées et de Madame Pompidou -, en revanche, les enfants de Casimir le perçoivent comme un vieux tonton rigolo, qui n’élève jamais la voix, souriant et timide, mais capable de caricaturer mieux que personne le long nez de Dorothée sur son grand tableau blanc. Dix ans auparavant, Piem était le dessinateur attitré du petit écran ; les téléspectateurs des années 1980 n’y ont pas perdu au change. A défaut de leçons d’esthétique, les chères petites têtes blondes des ménagères de moins de cinquante ans auront eu droit à une belle leçon de dessin. Paradoxalement, Cabu fut aussi l’hôte incisif de l’émission de Michel Polac, Droit de réponse, qui n’eut plus jamais d’équivalence dans le monde cathodique. En direct, Cabu réagissait aux propos des intervenants, à chaud.
Justement, Cabu a toujours été un instinctif.  Un œil qui observe le monde, une main qui en transcrit la vision. Une spontanéité du trait sans équivalence dans le dessin de presse. Cabu n’est pas un styliste. Cabu est un témoin.
Rue Jacob. L’un de ces immeubles construits au XVIII e et dont les escaliers trop étroits ne permettront jamais l’installation d’un ascenseur. Cabu habite au troisième étage. Un appartement sombre. L’ameublement est strictement fonctionnel. Presque impersonnel. Dans une grande pièce qui semble servir de salon – un canapé et des chaises l’indiquent – une grande table sur tréteaux est installée contre un mur. Presqu’entièrement recouverte de feuilles, de journaux, dans le plus grand désordre. Un espace miraculeusement libre devant une chaise laisse penser que Cabu travaille sur cette table. Au sol des piles de journaux témoignent d’une grande attention à l’actualité.
Physiquement, Cabu ressemble toujours à un membre des Beatles, période pré-hippie. Coupe au bol et lunettes rondes. Il a alors cinquante-huit ans, mais je ne remarque ni cheveux blancs ni rides autre que de discrètes pattes d’oies quand il sourit.
Un sourire franc. Faussement naïf ou ultralucide.
J’ai apporté un livre, mais je ne demanderai pas d’autographe. Il est déjà dédicacé : « Pour Guy Vidal, avec les amitiés du surgé, René Goscinny ». C’est un exemplaire du Potache est servi, écrit par Goscinny et illustré par Cabu. Denoël, 1965. Guy m’a prêté cette rareté, jamais réédité. Un ouvrage incompréhensible aujourd’hui pour un lectorat qui n’a pas été adolescent au début des années soixante, tant les rites et structures de l’éducation ont changé depuis 1968. Restent l’humour de Goscinny – en dépit d’un vocabulaire suranné ; (« surgé », « potache » etc.) – et le trait déjà vif de Cabu. Le « potache » aura connu un destin contraire à celui du Petit Nicolas, l’un se démodant alors que l’autre s’affranchissait de son époque pour séduire toutes les générations.
Cabu lâche une onomatopée de surprise en me voyant extraire le livre de mon sac. « C’est vieux ! », dit-il ensuite d’un air amusé. Pour débuter l’entretien, je lui propose de feuilleter l’ouvrage. Il regarde quelques dessins, lit quelques textes. Sourire. Celui de retrouvailles avec un copain d’enfance, presque oublié, mais qui ravive de bons souvenirs.

- J’avais quel âge ? se demande-t-il à haute-voix.

- L’album date de 1965…

Ses sourcils s’incurvent derrière la monture des lunettes.

-Vingt-six, vingt-sept ans…

Il semble surpris par tous ces chiffres. Magnétophone.

goscinny panoramique

A cette époque, vous n’êtes déjà plus un débutant. Vous avez fait l’école Estienne et vous publiez vos dessins dans l’Union de Reims depuis 1954, vous aviez seize ans. Entre 1958 et 1960, on vous trouve aussi dans Paris-Match ou Ici Paris. Mais le premier tournant de votre carrière, c’est 1960. Hara-Kiri…

J’ai rencontré Fred un jour à Ici Paris. Il allait régulièrement y porter des dessins humoristiques. C’était ce que je voulais faire, du dessin humoristique. On a sympathisé dans les salles d’attente. On se voyait aussi au Pèlerin, le seul journal où on était payés à la remise du dessin, alors que dans le reste de la presse on était généralement payé à parution. On a sympathisé très vite parce que c’était un milieu assez dur. Quand on fait du dessin humoristique, on est seul devant sa table à dessin. Une fois par semaine, on allait livrer. On était reçu ou pas… A Ici Paris, on n’était pas reçu, on attendait dans la salle d’attente, on donnait notre carton à dessin, et quand on nous le rapportait, on comptait les dessins manquant, donc retenus. Au dos des dessins refusés, pour qu’on ne les représente pas la fois d’après, il était inscrit au gros crayon rouge : « Non. H de M. » H de M c’était Hélène de Montfort. Un monde terrible ! Quand j’ai rencontré Fred, je revenais du service militaire en Algérie, et un jour, il m’a annoncé : « On va lancer un journal ! » C’était en juin 60 et Hara Kiri s’est lancé en octobre 1960. Mais le premier numéro vraiment en vente dans les kiosques est sorti en décembre 1960. C’est vraiment grâce à Fred que j’ai eu la chance, tout de suite, de faire partie d’une équipe. On était très peu payés, et en plus, c’était un mensuel, mais quelle émulation ! Il y avait déjà Reiser… Et puis il y a eu l’interdiction du journal, en 1962, qui a duré neuf mois. Et là, il n’y avait plus d’argent du tout.

Et vous pensez à vous présenter à Pilote ? Pourtant, c’est un journal de bandes dessinées. Vous étiez dessinateur de presse.

J’hésitais aussi avec la bande dessinée, à ma manière, comme Gaston… J’ai toujours admiré Franquin, et je trouvais qu’une page avec un gag à la fin, ça suffisait bien… J’ai eu envie d’aller voir Pilote parce que je sentais qu’il y avait là quelque chose qui se montait. Je suis tombé sur Goscinny qui m’a pris tout de suite mes dessins.

A l’époque, fin 1962, il n’est pas encore rédacteur en chef.

Je suis tombé au bon moment, parce qu’il m’a dit : « Dans deux mois, on reprend le journal. » Il avait déjà recruté plusieurs dessinateurs. J’ai eu la chance de connaître deux bandes rivales. Les deux écoles. Hara-Kiri et Pilote. A l’époque, c’était ce qu’il y avait de mieux.

Vous souvenez-vous de votre tout premier contact avec lui ?

La première rencontre s’est très bien passée. Il était très gentil, il ne parlait pas beaucoup. Toujours très réservé, vouvoiement jusqu’au bout. Il m’a demandé mon âge, où j’avais démarré. Que ce soit à L’Union de Reims, dans un journal régional, ça lui avait plu. Il n’avait pas vu mes dessins dans Hara Kiri. Ce jour là, je lui ai présenté des potaches et c’était justement ce qu’il avait envie de faire. Il savait que ça rentrait dans la tranche de ses lecteurs. Et dès ce premier jour, il m’a engagé : «  Vous ferez une demie-page dans Pilote, et je vous demande d’illustrer mon bouquin. » Il avait déjà dans la tête de faire ce livre, La Potachologie

Vous débutez dans Pilote avec Carnet de croquis où vous êtes en solo

Et là, on voit ce qu’est un vrai rédacteur en chef. Il avait vu que je faisais souvent un personnage, un grand potache, perdu dans la foule, et au bout de quelques mois, il m’a dit : « C’est celui-là qu’il faut mettre au premier plan ». C’est lui qui a deviné que c’était sur ce personnage que je devais me concentrer. Et je l’ai appelé le Grand Duduche… J’ai rencontré seulement deux rédacteurs en chef comme ça dans ma vie, Goscinny et Cavanna. A l’époque, Cavanna m’a commandé des reportages, parce qu’il avait vu que j’avais un dessin réaliste. Il m’a envoyé faire des reportages dans les cabarets de la Contrescarpe, j’ai vu Brassens, tout ça… C’est ça le talent d’un vrai rédacteur en chef. Quelqu’un à qui vous portez un dessin et qui devine quel est votre chemin à suivre, ce qui va devenir vous-même, qui vous aide. Pour moi, Goscinny m’a aidé à faire le Grand Duduche.

Et parallèlement, vous illustrez La Potachologie…

Il m’a demandé : « Pouvez-vous venir chez moi ? Chaque semaine, je vous donnerai un chapitre et vous en ferez les illustrations. » Il n’y avait pas de contrainte, je faisais ce que je voulais, mais il fallait chaque semaine livrer quelque chose. Il était rude sur la ponctualité, c’était un de ses atouts. J’ai donc vu tout de suite Goscinny dans son intimité. Il vivait dans un bel appartement du 16e, derrière la Maison de la Radio. Il travaillait sur une grande table dans la salle à manger. A l’autre bout de cette table, il y avait sa maman, une vieille dame charmante qui ne disait rien, qui faisait du point de croix pendant qu’il tapait. La table était bien vernie. Il me disait parfois : « Asseyez vous, je termine la page. » Il ne tapait pas vite sur une vieille machine à écrire posée sur un coussin en mousse épais, pour ne pas faire de bruit ou pour protéger la table. Et rien autour, une petite feuille et c’est tout. Il inventait tout à la machine. J’étais impressionné par son planning. Il travaillait de 8h à 10h sur le scénario d’Astérix, de 10h à12h sur Lucky Luke, et de deux heures en deux heures, il écrivait toutes ses séries en cours. Il était tellement organisé ! Il n’était pas très connu quand je l’ai rencontré, Astérix ne marchait pas encore. Mais il avait déjà une aura dans la bande dessinée.

Vous avez participé à l’élaboration des ouvrages ?

Il était en relation avec l’éditeur, je ne me suis même pas occupé de la mise en page. C’était très bien, ainsi. Ce sont mes premiers livres, avec Goscinny, j’étais fier. Dans le monde de la bande dessinée, il était quelqu’un d’important, alors que je ne me considère pas comme un dessinateur de bédé. Je fais plutôt des « dessins séquencés »…

Goscinny travaillait sur mesure pour chacun de ses dessinateurs. L’avez-vous ressenti dans votre collaboration ?

Je crois que son grand talent de scénariste est d’avoir été dessinateur avant. Il n’était pas bon dessinateur, mais il s’est révélé un bon scénariste parce qu’il aimait le dessin. C’est aussi grâce à ce goût pour le dessin qu’il a su constituer une bonne équipe pour Pilote. Mais il ne demandait pas des trucs impossibles à ses propres collaborateurs. Il m’avait dit qu’il imaginait toujours ses scénarios comme un dessinateur. Il savait ce qu’il était possible de faire en dessin et ce que chaque dessinateur était capable de faire.

Après avoir couru les rédactions pour placer des dessins, vous découvrez la régularité d’un hebdomadaire…

Il y avait quatre semaines par mois, et donc autant de piges ! Alors que j’avais l’habitude d’avoir seulement une pige par mois avec Hara-Kiri. C’était bien payé. Comme il avait bouffé de la vache enragée, Goscinny essayait d’être correct, il nous augmentait régulièrement. Avant, j’avais un salaire de misère, une chambre de bonne, mais je ne m’en plaignais pas. J’avais toujours eu assez d’argent, je n’avais pas de bagnole, pas encore de famille. Et je me suis retrouvé avec l’équivalent de 10 000 F maintenant ! Wolinski travaillait pour Rustica, on se faisait tous un peu d’argent à côté, mais j’étais sans doute le mieux payé.

Quand Hara-Kiri reparaît, vous y retournez, sans pour autant lâcher Pilote. Ça ne gêne pas Goscinny ?

Il le savait, mais il ne m’en parlait pas. Je lui avais montré Hara-Kiri qu’il n’aimait pas parce que c’était trop vulgaire. Ça le heurtait, et comme il y avait des idées politiques, ce n’était pas son truc. Il ne cherchait pas à faire passer des idées politiques comme nous. Il ne voulait pas le savoir. Je ne l’ai jamais entendu parler de politique, ce n’était pas son domaine.

En même temps, il est aussi celui qui veut que les dessinateurs soient le mieux payés possible.

Goscinny voulait que les dessinateurs soient bien payés, mais il n’était pas habitué à la démocratie directe à la base. Ce n’était pas l’autogestion.

Vous êtes le premier de l’équipe Hara-Kiri à dessiner pour Pilote. Mais vous ne restez pas seul longtemps.

J’ai fait venir Fred, et j’étais content parce que Fred m’avait fait venir chez Hara-Kiri. J’avais parlé plusieurs fois de Fred à Goscinny, je lui avais montré des dessins, il était dubitatif. Mais dès qu’il a rencontré Fred, sa personnalité lui a plu. Fred est un type charmant, ils se sont bien entendus.

Comment arrive Reiser ?

Reiser arrive après une nouvelle interdiction d’Hara-Kiri. Il n’avait plus d’argent, il lui fallait trouver une autre collaboration. C’est Fred qui le premier en a parlé à Goscinny. Moi, je ne sais pas très bien parler et Fred sait bien présenter les choses, mais j’en remettait une couche : « Reiser est un type qui a des idées, un dessin marrant, une écriture nouvelle ! » Goscinny nous a répondu : « Pour Pilote c’est un peu dur comme dessin, mais ses scénarios sont très biens, je vais les faire dessiner par d’autres. »

Comment Reiser prenait les choses ?

Il trouvait que Goscinny était un type bien. Il y avait une bonne ambiance chez Pilote.

Reiser finira d’ailleurs par dessiner une couverture de Pilote.

Mais il a mis deux ans pour illustrer ses propres textes. En attendant, on retrouvait des scénarios de Reiser pour des gens qui n’étaient pas les meilleurs dessinateurs.

Goscinny était-il directif sur le graphisme ?

Quand j’ai rencontré Goscinny, j’avais 25 ans. Je tenais déjà mon pinceau comme maintenant, je n’ai pas beaucoup évolué. Graphiquement, c’est plutôt Cavanna qui nous donnait des conseils. C’est lui qui a déterminé le style de Wolinski. Wolinski était parti pour dessiner dans le genre de Elder, dessinateur de Mad. Un jour Wolinski faisait des croquis au téléphone, déjà ses petites femmes, un mec qui courrait, et Cavanna a pris la feuille sans lui dire. Il y avait quand même un fil conducteur dans ces croquis et Cavanna les a publiés en disant à Wolinski : « C’est ça ton style, tu nous emmerdes à faire du Dubout américain. » Et Wolinski a répondu : « Ben oui ! » Ça, c’est un rédacteur en chef.

Vous avez connu Goscinny avant et après le succès d’Astérix. L’avez-vous vu changer ?

Il n’a pas du tout été changé par le succès, il n’a pas eu la grosse tête. Ça n’a jamais rien changé dans nos rapports. Cavanna non plus n’a pas eu la grosse tête quand il a vendu 800 000 exemplaires de ses Ritals… Goscinny n’avait plus vingt ans quand il a eu ce gros succès. Il avait déjà quarante et un ans et on ne change plus à cet âge. Même si le succès d’Astérix a tout chamboulé dans sa carrière. Il ne s’attendait pas à ça. Je suis persuadé qu’il aurait préféré faire une carrière d’écrivain, à la Daninos, être un humoriste. Une fois, il m’en a parlé, il admirait Daninos. Il y a ainsi des vocations contrariées. Cavanna aurait aimé être reconnu comme humoriste, alors que ce sont ses autobios qui ont marché. Je crois que Goscinny a été happé par le succès incroyable d’Astérix.

L’explosion d’Astérix, c’est 1967, puis on arrive en 1968… Goscinny était-il un homme de pouvoir ?

Un rédacteur en chef est un chef de bande qui sait convaincre les gens : « C’est comme ça qu’on doit faire ! » Goscinny avait un goût très sûr. Les réunions chez Pilote étaient très « mandarin », très directoriales. Il donnait la parole, il vouvoyait tout le monde. Au début, il n’était pas fait pour ça, il a toujours été timide, il se forçait à jouer au rédacteur en chef. Il semblait ne pas avoir de conviction à faire partager. Apparemment. Parce qu’il avait un projet : il a toujours voulu faire un Mad français, mais il n’en parlait pas, il ne le disait jamais. Surtout pas, jamais prononcer le nom Mad devant nous.

Les évènements de 1968 le surprennent.

Goscinny n’était pas politisé, il ne s’est jamais intéressé à la politique. Il n’a rien compris à 1968. Moi j’étais un soixante-huitard actif, j’allais tous les jours à la Sorbonne. On se réunissait dans des cafés, rue du Louvre, avec ceux qui étaient un peu politisés : Giraud et son copain Mézières – lui, il était moins politisé, mais c’était le copain de Giraud, ils avaient été à l’école de Gillain. Mandryka était coco, alors que maintenant il est tout sauf coco. Gotlib était avec nous, mais il n’était pas un foudre de guerre, pas très militant, il ne l’a jamais été. Curieusement Fred n’était pas politisé. Il y avait d’autres 68ards, mais nous n’étions était pas nombreux dans les cafés. On mijotait. Le chef de bande était Jean Giraud, qui voulait un pouvoir partagé, pas pour le fric, mais pour être du côté des jeunes dessinateurs. Il déclarait : « Chaque semaine, il y a des jeunes dessinateurs qui apportent leurs dessins et on ne les voit même pas » Mais il n’y en avait pas tant que ça… Giraud voulait que les projets des jeunes dessinateurs soient regardés par un comité et non par deux personnes : Charlier et Goscinny. Goscinny n’a pas compris, il a pris ça comme une agression, comme une déstabilisation. Il a pris ça comme une remise en cause de son jugement et comme une volonté de prendre le pouvoir. Comme Dargaud. Ils ont cru qu’on voulait prendre le pouvoir.

Et il y a cette fameuse réunion dans un bar rue des Pyramides…

J’étais là et ça s’était bien passé, mais je me rappelle d’une autre réunion dans le bureau de Goscinny, rue du Louvre, où il nous a lancé : « Chaque fois que dans ma vie j’ai eu des oppositions, c’est parce que j’étais juif ! » Et alors là, il y a eu un silence terrible, on s’est dit : « Merde, on n’avait pas pensé à ça ! » Il a cru que c’était de l’antisémitisme ! On a compris qu’il était vachement malheureux…

(Note d’Anne Bottela, en charge de la transcription de cet entretien : « inaudible à cause de la vitesse de défilement et de scratchs sur la bande »)

Mai 68 se terminait… a basculé… ils ont compris que… Dargaud a compris que Mai 68… était foutu… parce qu’il y a eu un jour où Dargaud flippait complètement et proposait à Giraud : « Tout est à vous ici, prenez les comptes, asseyez vous à ce bureau, prenez mon bureau ! » C’était de la folie, de la folie !

(Note d’Anne Botella : « encore des scratchs sur la bande »)

Dans mon souvenir, cette fameuse réunion aux bar des Pyramides, ça s’est plutôt bien passé… Je n’ai pas une mémoire très…

Lors de cette visite dans son bureau, vous êtiez combien ?

On était à peu près sept ou huit : Giraud, Mézières, Gébé… Je trouve que Goscinny a dramatisé à l’excès, il n’y avait pas de quoi vraiment. Il n’y a jamais eu d’insultes, quand j’étais là. Les patrons se sont sentis dépossédés à ce moment là, comme tous les patrons. Et là, Goscinny a réagi comme un patron, le patron du journal. C’était son pouvoir et son jugement qui étaient en cause…Je n’ai jamais compris ce qui l’avait tant blessé, il y a certainement eu dépossession… Dargaud… Astérix… emblème de la bande dessinée…

(Note d’Anne Botella :

SCRATCHSmJTpiauhihlkfmhhlkNFLbklhfmahfmkjzamtfjamjfmajm…TAUDISmlkujauiyepiuBOULESpoiaueijpaiuepiueiuepiuepiuzpiuepoiueoiueoiuzoiuepouizpiuGROUMPFFFpoi$uoiutmiueGASPouieoiuoi$ueouPROUTpoi$uiuaypejhtr…JUSQU’A LA FIN…)

Légendes des images dans l’ordre d’apparition:

Portrait inédit de Cabu réalisé en 2005 par Catel et offert au dessinateur.

Portrait de René Goscinny réalisé par Cabu et publié pour la première fois dans le quatrième numéro du Bulletin de la Librairie Goscinny puis dans l’ouvrage René Goscinny, 1001 visages chez Imav éditions en 2012.

Le dessin représentant René Goscinny et sa mère est issu du troisième numéro du Bulletin de la Librairie Goscinny en novembre 2006.

couv potache

extrait potache est servi

couv Duduche

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