Avec Riff Reb’s

(Cet entretien a été publié pour la première fois en janvier 2015 dans le n° 8 de 2017 & Plus, la revue culturelle du Havre dirigée par Laurence Le Cieux. Ces propos ont été recueillis dans l’atelier de Riff Reb’s à Sainte Adresse durant l’été 2014.)

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Parce qu’il s’était révélé aux yeux du public et de la critique avec un personnage au crane surmonté d’une crête punkoïde, Riff Reb’s fut pris pour un iconoclaste. No Futur ? C’est qu’avec un premier album intitulé Le bal de la sueur, le jeune dessinateur et ses acolytes du collectif Asylum tournaient alors le dos à la post-modernité chère aux années 1980, cette décennie historique qui aura vu la bande dessinée sortir lentement de sa gangue adolescente pour entrer dans l’ère adulte, vers la possibilité de toutes les expressions graphiques et narratives. Avec le recul du temps, on comprend enfin que Riff n’était pas en marge, mais à l’avant-garde. Plus précisément au devant de la scène. A rugir ses amours comme ses indignations, à bousculer les conventions d’un pogo joyeux, à griffer ses planches d’un staccato d’encres noire et rouges. Avec Edith, Cromwell et Qwak, ils cherchaient simplement à retrouver sur le papier les pulsations qui rythmaient leur époque, comme avaient pu le faire, en leur temps, Hergé avec Tintin ou Franquin avec Gaston – une manière ludique de moquer leurs contemporains. Ainsi, de la prospective fiction de Myrtil Fauvette – trois albums entre 1990 et 1995 dont l’un que j’aurai l’honneur de publier comme éditeur – au space opéra de Glam et Comet – deux albums entre 2004 et 2007 – en passant par la Préhistoire – en 1995 -, Riff a promené sa plume goguenarde dans tous les recoins du romanesque dessiné. Franc tireur. Insaisissable. Ailleurs ?
Mais il est des malentendus qui, comme le brouillard, se dissipent soudainement.
Entre 2009 et 2014, en trois ouvrages flamboyant, coup sur coup, A bord de l’Etoile Matutine, Le loup des mers et Hommes à la mer, Riff Reb’s livre les pièces maitresses de son œuvre et s’impose comme l’un des auteurs les plus puissants de la bande dessinée contemporaine.
Il aura fallu plus de trois décennies pour que l’on comprenne que ce flibustier du neuvième art  a toujours été un styliste classique, inscrivant son trait dans la perspective des grands maîtres, de l’américain Jack Davis au français Jean Giraud/Moebius en passant par le belge André Franquin. Si le style c’est l’homme, celui de Riff est aussi la somme de ses influences, choisies, et d’une virtuosité acquise dans l’intensité de l’effort. L’auteur de bandes dessinées est un artiste condamné au quotidien de l’artisan.
Aujourd’hui, en dépit du succés de sa trilogie – primée, exposée – Riff Reb’s se défend d’être devenu un dessinateur maritime.
Mais il reste un homme de la côte.
Après avoir écumé les places fortes de la bande dessinée européenne, le dessinateur au long cours est revenu à son port d’attache, là où il a appris à marcher seul dans la brume.

Tu n’es pas né au Havre ?

Je suis né dans le département de Tiaret à Burdeau, dans l’Oranais. Loin de la mer, au bord du désert. Mon père travaillait pour la pacification sur le territoire français et ma mère était employée de l’administration. J’ai un an et demi quand nous prenons le dernier bateau sur le port d’Oran en feu pour rejoindre Marseille. En1962.

Tes parents se sont rencontrés en Algérie ?

Au Havre. Ils viennent tous les deux de Normandie. Du côté de mon père, c’est Yport, Etretat et Saint-Laurent-de-Brèvedent. Où mon arrière-grand-mère était institutrice. Mon arrière-grand-père était ingénieur diéséliste au Havre. Il construisait des sous-marins. Il était aussi capitaine de réserve et il est mort trop vite dans cette affreuse première guerre mondiale. Et du côté de ma mère, c’est Fontaine-la-Mallet, à l’entrée du Havre. Ville totalement bombardée par les Américains en 1944.

Pourquoi l’Algérie pour ces deux normands ?

Mon grand-père était planteur en Afrique. Orphelin de guerre, poussé à la schlague par son institutrice de mère, il avait fait les grandes écoles d’Agriculture à Paris. Saint-cyrien et major de sa promotion en agriculture coloniale. Mon père a grandi au Cameroun, en Côte d’Ivoire, où il a appris à piloter des avions de toile et de bois au milieu de la brousse ! J’ai connu ce grand-père plus tard, à Concarneau où il peignait sur des cageots ramassés sur le marché aux poissons. Il était un peu dessinateur, un peu peintre, un peu musicien, il jouait du violoncelle, il avait élevé des éléphants…

Ton père envisageait une carrière similaire ?

Et il avait suivi, lui aussi, la filière des grandes écoles d’agriculture. Un choix de carrière totalement décalée pour l’époque, avec la fin du temps des colonies qui s’annonçait. Du coup, en 1962, retour au Havre pour mes parents. Ma mère a 22 ans et mon père 25. Lui, il devient chauffeur de taxi, indépendant, il ne voulait pas de patron. Plus tard, ils divorceront et je serai élevé par ma mère.

Ta mère travaille aussi ?

Ma mère restera toute sa vie sténodactylo pour l’aide sociale au Havre. Simplement, elle, ce qui va changer dans sa vie, c’est qu’elle va se syndiquer et devenir la secrétaire de l’Union locale Force Ouvrière du Havre. Lutter contre les patrons, défendre les ouvriers… Elle a négocié avec tous les maires successifs du Havre. Elle parcourait les meetings un peu partout en France, prenait la parole et prononçait des discours !

En ces années 1960 et 1970, ta mère ne doit pas être inactive dans une ville portuaire de la stature du Havre ? 

C’est alors un port qui est encore en haute activité. Concurrent de Marseille dans la course pour être le premier port de France. Mais c’est aussi la fin de la Transatlantique, l’arrivée des conteneurs. J’ai passé des nuits avec ma mère à coller des affiches pour Force Ouvrière, sous les ponts, sur les pylones. Je portais  les seaux de colle. Temps de chien, de crachin. Quai des Brumes. Simenon. De la grisaille, de la noirceur.

Tu t’approches du port à cette époque ?

Mes parents ne partaient jamais en vacances. Dès 14 ans, j’ai travaillé sur la plage, payé en pourboire. Pour mon premier boulot déclaré, à seize ans, je suis coursier sur le port. Je travaille pour une entreprise de fret. Je vais relever des numéros de caisse, des numéros de conteneur, je suis en solex tout l’été sur les pavés du port. Le quai aux oranges, le quai au coton, le quai au bois… Des senteurs qui ont disparu avec l’arrivée du conteneur, de la réfrigération.

Les dessinateurs se souviennent rarement de leur premier dessin. Et toi ?

J’ai deux réponses. Il y a une dizaine d’années, j’ai exposé à Harfleur. Après mon petit discours d’inauguration, ma mère a pris la parole avec sa grande gueule syndicaliste ! Elle avait déjà 70 ans. Elle a déclaré à tout le monde qu’effectivement j’étais bien son fils, qu’elle était bien ma mère et que le plus gros problème de l’accouchement avait été de faire passer le crayon. C’est formidable, cette liberté de parole ! Elle m’a énormément plu avec cette déclaration. Je trouvais ma mère très moderne.

Et la seconde réponse ?

L’autre souvenir, c’est le jour où dessiné une espèce de caricature à l’intérieur d’une boîte de camembert. Et c’est la première fois que mes parents m’ont fait un compliment. Ma mère m’en avait déjà fait, mais mon père jamais. Là j’ai eu un compliment pour le dessin. Ce jour-là, un déclic s’est déclenché en moi. Je suis convaincu d’avoir pensé : « Tiens, j’existe positivement pour les gens à cause de mon dessin.

Tu as quel âge ?

Huit ans environ. C’est l’âge où je suis viré de l’école. Je suis 31eme sur 32. Mes parents se demandent vraiment ce qu’ils ont fait comme gamin parce que j’ai l’air parfait. Ce compliment m’a donc marqué d’une trace profonde. J’ai vu la lumière, un peu.

Et tu cherches à en voir plus ?

J’ai tenté les Beaux-Arts. À quinze ans, je m’inscris au cours du mercredi. Il me faut un an pour peindre une espèce de gouache d’après une carte postale de bateaux impressionnistes. Je me suis fortement ennuyé. Moi, j’aimais Gotlib… Mon père achetait Pilote pour lui et à la fin de la semaine, il me le passait. J’ai grandi en même temps que Pilote, je lisais La Rubrique à Brac de Gotlib, le Blueberry de Giraud, le Valérian de Mézières… Je suis devenu adulte en même temps que Pilote devenait adulte.

Tu t’intéresses aussi aux mots ?

Je découvre les chansons de Mac Orlan à travers Germaine Montéro. Mon père écoute ses disques, je ne comprends strictement rien à ce que ces paroles racontent, mais je voyage et je ne me lasse jamais d’écouter ces chansons de port, de femmes, de militaires… Un jour, mon père m’a traduit La chanson de Margaret. C’est une chanson de Mac Orlan sur le Havre. Elle  parle du quartier des neiges. En réalité, me traduit mon père, ce sont les sciures de bois de la centrale thermique qui blanchissaient le quartier ! Par sa pure poésie, cette chanson de Mac Orlan m’a relié profondément à cette ville. Plus tard, évidemment, avec l’adolescence, on plonge tous dans Baudelaire, Rimbaud… Et on a tous envie de mourir de façon magnifique face à des flots déchaînés en laissant des femmes malheureuses derrière nous ! Le spleen absolu, j’y ai eu droit et j’ai inscris au marqueur des citations définitives sur les murs de ma chambre. Mais le texte est arrivé tard dans ma vie. L’image est apparue d’abord. Je suis avant tout un dessinateur. J’ai tellement été puni en classe parce que je dessinais des coccinelles à la Gotlib dans les marges de mes cahiers !

En cette fin des années 1970, Le Havre est traversé par une pulsation rock.

Je fais ma première fugue à seize ans parce que j’ai entendu de la musique dans la rue et que je n’arrive pas à dormir. Je sors par la fenêtre et je me sauve. Il y a un concert gratuit, Little Bob, sur la place de l’Hôtel de Ville, et je vois du rock live. « Oh ! Ça existe pour de vrai ?! C’est là, dans ma ville ! Ils sont d’ici ! » La scène Havraise est alors très dynamique, très en lien avec l’Angleterre, avec le mouvement pop-rock, le pré-punk. Les groupes anglais viennent jouer au Havre sans aller plus loin, ils prennent le ferry le soir même ou le lendemain matin. Nous avons donc droit à des concerts comme si nous étions à Portsmouth.

Tu assistes à la naissance du légendaire rock havrais ? 

Au Havre, on ne sait pas parler anglais, on n’a rien foutu en cours d’anglais, mais on chante en anglais, ici, parce que le rock doit sonner anglais. Dans ces concerts, je retrouve des potes croisés à l’école, les plus branleurs, ils sont là sur scène. Ils me prouvent que quelque chose est possible. S’il faut aller à l’usine la nuit pour s’acheter une nouvelle sono, ok, ils vont à l’usine ! Ils font leur vie. Ce n’est plus l’école. Prends le monde, il est à toi. C’est l’essence du mouvement punk. Tu ne sais pas le faire et tu veux le faire ? Alors, fais le!

Tu as choisi pour pseudonyme Riff Reb’s ? Peut-on y entendre une sonorité rock’n’roll ?

Le Reb’s tient des rebs de Blueberry, ces Sudistes rebelles qui ne veulent pas se rendre à la fin de la guerre de Sécession. Et Riff, effectivement, vient directement du vocabulaire des guitaristes de rock…

Tu n’as jamais songé à remplacer le crayon par une guitare ?

Tout le monde me disait : « Avec ta coupe de cheveux, avec ton look, tu as une tête à monter sur scène ! Vas-y ! » Je l’avoue, j’ai tenté… J’étais tellement mal à l’aise, trois jours avant d’aller simplement répéter à la cave, j’avais les boyaux tellement noués, que j’ai pensé que le jour où je devrais me retrouver sur une scène devant les copains musiciens, j’allais mourir ! J’ai arrêté aussi sec ! En réalité, je n’ai pas vraiment le sens du rythme, mais j’écoute beaucoup de musique, j’en consomme beaucoup, elle est l’énergie vitale de mon travail.

Tu as toujours travaillé en musique ? 

Je peux dessiner en musique, je ne peux pas écrire en musique. Dessiner, c’est comme dans un film : l’écran est blanc et on projette son image. La bande son vient m’aider dans ce processus. C’est pour ça que je reste sur une musique assez enragée, c’est de l’énergie. J’aime l’adolescence du rock, son côté un peu stupide… Je n’ai pas besoin que le Rock soit intelligent. Les livres le sont. Le Rock peut garder sa naïveté primitive et ça me va très bien comme ça. En réalité, je n’ai pas vraiment de goût pour la musique, j’aime bien le bruit !

Un jour entre deux concerts à pogoter au premier rang, tu passes ton bac…

 Dix-huit ans : le bac ! Et puis je fuis ! Je veux plus grand, je veux plus large, je veux sortir de la Province. Vivre du dessin n’était pas imaginable au Havre. Je me présente pour m’inscrire dans une école préparatoire aux grandes écoles d’art à Paris. Je suis pris à l’atelier Leconte à Paris, 14e.

 Avec l’assentiment de la famille?

« La bande-dessinée, ce n’est pas un métier, mon vieux… » Ils sont tous contre moi. Ma mère me dit : « Ecoute mon fiston, on sera tous les deux contre le reste du monde mais on sera les plus forts. Peu importe si tu finis à faire des dessins à la craie sur les trottoirs de Paris. Si tu es heureux, je suis heureuse. Mon but, c’est ton bonheur. » Formidable. Ayant travaillé tous les étés sur le port, j’ai amassé un petit pécule que je n’ai pas dépensé. Je réunis tous mes sous et je les mets sur la table en disant à ma mère : « Voilà ce que je peux payer pour aller dans cette école privée » Elle me répond : « Je mets l’autre moitié. » Par deux fois, ma mère m’aura donné naissance. Ce jour là, elle me donne la vie pour la seconde fois, celle que je veux. Pas seulement le fait de respirer. Et j’ai conscience que je ne dois pas rater cette chance là. Parce que j’ai une chance formidable d’avoir une mère comme elle. Il est alors primordial pour moi de réussir mon entrée dans une grande école d’Art.

Ce sera Les Arts Décoratifs… 

 Nous étions 2000 élèves au concours, Ils en prenaient 150. Et je suis arrivé 75ème. C’était déjà formidable pour moi ! Aux Arts- déco, je rencontre Edith qui deviendra elle aussi dessinatrice de bande dessinée et, surtout, la femme de ma vie ! C’est aussi la rencontre avec Cromwell qui lui est à l’école de Gobelins et qui devient mon complice en bandes dessinées. Mais la troisième année, mon père cesse de verser la pension alimentaire, j’ai atteint l’âge légal, 21 ans. Plus de bourse non plus. Donc, au boulot !  Et je me lance dans le dessin animé.

Le dessin animé ?

Au Havre, à 15 ans, avec un copain, j’avais bricolé des dessins animés autoproduits. Je les montre dans un studio parisien et je suis embauché tout de suite comme intervalliste puis, quinze jours plus tard comme animateur puis encore quinze jours plus tard comme chef animateur. Une progression accélérée inimaginable aujourd’hui. Ensuite, grâce à mon copain Cromwell, nous sommes engagés pour créer les décors et les personnages secondaires de la série Les Mondes Engloutis, qui deviendra « culte » pour toute une génération.

Avec Cromwell, Qwak et Edith, vous créez l’atelier Asylum à ce moment-là ?

Oui, en même temps. La journée, nous sommes en studio de dessin animé pour au moins huit heures. Quand le boulot est fini, on prend le métro de Montreuil pour aller à Saint-Maur-les-Fossés, chez les parents de Qwak, au fond du jardin. Nous travaillons une partie de la nuit sur nos bandes dessinées personnelles. Et le lendemain, retour au studio. Et cetera, et cetera.

Au sein d’Asylum, tu réalises ton premier album de bandes dessinées, Le Bal de la Sueur, avec Cromwell au dessin et avec Edith aux dialogues. Succès critique et commercial. Dès lors, tu abandonnes le dessin animé pour te consacrer exclusivement à tes propres créations. Edith et toi devenez auteurs de bandes dessinées professionnels. Tu es désormais très loin du Havre…

Non ! J’ai tous mes copains, ma mère… Je viens souvent. Le Havre reste ma ville, et je l’emmène avec moi. Elle me manque parfois, et pourtant je m’y suis beaucoup ennuyé, durant toutes ces années de solitude à dessiner dans mon coin, quand mon appétit d’images était plus grand que ce que cette ville pouvait m’offrir à l’époque. Pourtant, avec le recul, il s’agissait d’une époque riche : l’ennui stimulait mon imaginaire et me poussait à toujours plus dessiner. Finalement, loin du Havre, j’aime d’autant plus cette ville.

Tu n’es donc pas à Paris pour devenir parisien ?

Non. Tu arrives pour dévorer Paris, mais tu sais que c’est une illusion. A un moment donné, ce n’est plus toi qui croques dans Paris, c’est Paris qui t’avale. Par ses longs tuyaux… Quand tu n’as plus envie de Paris, il faut vite partir avant d’être asphyxié.

Ce que vous faites, Edith et toi.

Peu de temps après avoir fait notre premier enfant. Nous décidons de bouger parce que nous ne voulons pas d’un bébé qui grandisse dans une cours en ciment de Montrouge, entre la Nationale 20 et le périphérique. Nous avons envie de grande ville. Pas de campagne ou de banlieue. Nous choisissons Bruxelles. Nous ne sommes pas perdus : Bruxelles est la Mecque de la bande dessinée avec plein d’amis dessinateurs, libraires… Nous y restons trois ans.

Puis vous vous dirigez sur le Havre. Pourquoi ce retour ?

Le deuxième enfant. Avec Edith, nous avons toujours été très attentifs à la carrière de l’autre et nous ne voulions pas reproduire le vieux schéma de l’épouse qui sacrifie sa carrière pour s’occuper du foyer pendant que le bonhomme vadrouille. Quand nous devions aller en festival pour la promotion d’un nouveau livre, avec un seul enfant, nous pouvions alterner sans problème. Ce qui devient plus difficile avec deux enfants. Nous nous installons donc au Havre parce que nous savons que nous allons pouvoir vivre mieux. Laisser les enfants à leur grand-mère ou à des copains ! Puis il y a cette ambiance particulière des gens du Havre : une grande solidarité, une grande amitié, beaucoup d’humour. Le retour à la mer, l’horizon…

 Ton rapport avec la mer ?

 J’ai failli me noyer quand j’étais petit à Etretat et j’ai longtemps eu peur de nager. À l’adolescence, j’ai redécouvert la mer, l’horizon… La plage, la digue, le bout du monde, sous la falaise, sont les lieux de toutes les confessions. N’étant pas croyant, quand j’ai des douleurs je ne m’en remets pas à Dieu, mais pourtant, il faut que ça sorte. Ces endroits sont parfaits… J’ai pleuré dans l’eau. La première fois que je me suis fait lâché par ma première fiancée. La mort de ma mère. La mer est une confrontation à la planète, directe. L’horizon, c’est envisager le cercle global.

 Tu as toujours été un dessinateur de l’imaginaire, jamais un dessinateur naturaliste. Et bien que tu te défendes de l’être, tu vas te révéler en dessinateur maritime. Comme si la mer s’avérait le lieu de confrontation entre rêve et réalité pour un dessinateur qui se lève chaque matin depuis vingt ans en regardant l’horizon par la fenêtre. Enfin le souffle du Havre sur ta table à dessin ?

 Le Havre n’a jamais été un sujet direct pour mes livres. Même si Mac Orlan est passé au Havre, même s’il y a eu quelques zigotos de première qualité comme Queneau, ici. Mais cela n’a jamais influencé directement mon travail. Sans doute de manière indirecte, mais je n’analyse pas mon travail. Je n’ai pas le temps. Je dois d’abord dessiner.

Alors, prenons la question par un autre bout : pourquoi as-tu éprouvé le besoin de réaliser coup sur coup, trois ouvrages qui ont la mer pour toiles de fond ? Et en tout premier lieu, pourquoi A bord de l’étoile Matutine de Pierre Mac Orlan ? 

Un jour, Edith achète ce bouquin dans un vide grenier et elle me dit que c’est franchement magnifique. Je n’avais pas de souvenir fort de Mac Orlan en dehors des chansons. Je lis ce bouquin dans un avion pour l’Argentine. En atterrissant, je l’ai fini et je suis rétamé devant la beauté de l’écriture, la qualité de la langue et la puissance des images. Peu importe que ce soit des pirates, que ce soit des bateaux, que ce soit n’importe quoi, je suis tombé amoureux de l’écriture de Mac Orlan et de ce qu’il dit du monde. C’est l’homme seul, sans l’autre partie de l’humanité, sans la femme. L’homme sans son enfant, l’homme qui a faim, l’homme et le danger. Les hommes entre eux. J’ai l’impression qu’il écrit sur la guerre 14-18 tout le long du livre. C’est l’histoire de la tranchée. Il y a des rats, on se montre des photos de femmes… Tous ces clichés des tranchés sont là, sur le bateau. J’ai craqué sur le roman et sur ce qu’il disait de moi. De la vie, de la mort.

A bord de l’Etoile Matutine deviendra ta première adaptation d’un texte littéraire en bandes dessinées. Existe-t-il une méthode ?

C’est tout le problème de l’adaptation : ne pas tuer la magie du mystère et continuer à prolonger le non-dit ou le non-vu. Il faut être très amoureux de ton métier et du bouquin sur lequel tu travailles. Le travail lui-même a d’abord été un magnifique plongeon dans la documentation, dans la littérature, la peinture. Je suis impressionné par le rendu romantique de l’espace marin. Les tempêtes, les moments calmes, tous sont porteurs de dramaturgie potentielle. Grâce au huit-clos d’un bateau, tout est possible, comme sur une scène de théâtre. Mais, il ne faut pas lasser le lecteur en étant tout le temps à bord de ce satané bateau. Parce que dans la moindre bande dessinée, tu changes de lieu à volonté ! De la mer à la montagne ! D’une séquence à l’autre tu peux faire le tour du monde, voyager dans l’espace. Là, non, tu es tout le temps à l’eau et il faut faire tenir les lecteurs sur un autre plan que le décorum. De plus, j’avais cent pages à réaliser, ce qui était un challenge pour moi, cent pages d’un coup pour la première fois.

Un travail de trop longue haleine ?

En général, quand tu as passé les deux tiers du livre, tu n’en peux plus. Et celui-là… Je ne me suis pas senti dessiner. J’avais un challenge : être à la hauteur de Mac Orlan. Je me suis mis beaucoup de pression, mais, dans un même temps, je n’ai pas senti le boulot passer.

Après le succès d’A bord de l’Etoile Matutine en 2009, tu reviens sur un sujet maritime, trois ans plus tard, avec Le Loup des mers.

Avant, je me suis ré-attaqué à un projet que j’avais à la fin des années 80, l’adaptation du Vagabond des Etoiles de Jack London. C’était une année très noire. Ma mère mourait d’un cancer. Fils unique, je me suis tout pris dans la gueule… Et Le vagabond des Etoiles est un roman très noir. Un condamné à mort dans une camisole de force qui raconte ses vies en tapant du doigt de pied pour communiquer en morse avec son voisin. Tellement noir, tellement déstructuré… avec une telle résonnance en moi ! La vie de ma mère me faisait exploser de ma table à dessin. Pourtant, il fallait que j’avance. Or, j’ai fait pour Jack London comme j’ai fait pour Mac Orlan : un bain complet ! Plongée dans Jack London, son siècle, sa politique, son œuvre. Et en lisant L’art de l’Ecriture chez Jack London, je tombe sur un résumé/analyse du Loup des Mers par Francis Lacassin. Selon lui, l’un des cinq meilleurs de London. Et je ne l’ai pas lu celui-là ! Je le lis. C’est pour moi !

 Une résonance particulière ?

Loup Larsen, c’est mon père quand il m’emmenait à la pêche chercher des moules sur les bouées au large du cap de la Hève. Les bouées, elles ont la taille de mon atelier! Elles sautent et tournent comme des toupies dans la flotte. A contretemps du bateau… Il faut se tenir avec un râteau à la bouée et avec un autre râteau, on racle sous la ligne de flottaison pour sortir des grappes entières de moules. Moi j’avais une petite dizaine d’années. Et face à moi, j’avais un barbu d’1m80, de 100kg, une silhouette à la Ivan Rebroff, et qui passait son temps, à l’allez et au retour, à me gueuler dessus que j’étais un incapable à l’école et que j’étais un incapable sur un bateau. J’étais bon à rien… Par ailleurs, mon père est un dictionnaire vivant. Le Loup des Mers m’a paru une évidence !

Avec Hommes à la mer, tu sembles boucler un cycle ?

Au départ, je suivais simplement les pistes de l’aventure. J’ai ouvert une porte et puis, à tâtons, l’espace maritime s’est découvert. Je devais rendre ce chemin aléatoire très cohérent. L’idée était que L’Etoile Matutine ne ressemblant pas au Loup des Mers, je devais réaliser un troisième livre qui ne ressemble ni à l’un ni à l’autre. Revenir à des nouvelles me paraissait une belle manière de boucler cette trilogie, je peux ainsi saluer différentes époques maritimes et littéraires. Hodgson, Mac Orlan, Stevenson, Conrad, Marcel Schwob, Edgar Poe… Leurs liens avec la mer, c’est la noirceur des récits.

 Dans Le loup des mers, Loup Larsen dit: « Mon tort à moi, c’est d’avoir mis le nez dans les livres ».

 Moi, c’est le bonheur de ma vie, qui ne partait pas si bien que ça. Le salut est passé par le crayon et le papier. Pour moi, c’est clair. Je ne sais pas si je serais vivant si j’avais fait autre chose.

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