Avec Giraudeau et Cailleaux

Avec Bernard Giraudeau & Christian Cailleaux 

(Cet entretien a été publié pour la première fois en 2010 dans un fascicule promotionnel destiné aux libraires pour leur annoncer la parution dans la collection Aire Libre de l’album Les longues traversées, écrit par Bernard Giraudeau et dessiné par Christian Cailleaux. Ces propos ont été recueillis en compagnie de Julie Jonart dans la maison de Bernard Giraudeau, à l’orée de la forêt de Fontainebleau, le 3 mai 2010.) 

giraudeau

Rencontre sous les remparts

Cailleaux : Après avoir fait un certain nombre de livres tout seul, j’avais besoin d’une nouvelle voie, d’une nouvelle façon de faire les choses. Besoin d’une rencontre. Je savais d’entrée que je ne voulais pas quelqu’un familier de la bande dessinée, mais plutôt une vraie rencontre humaine, un univers qui me touche… Et j’ai pensé à Bernard. Donc, je lui ai tout simplement envoyé mes bouquins en lui écrivant : « Voilà ce que je fais, ça me plairait de vous rencontrer. » Et on s’est retrouvés au festival Étonnant Voyageur à Saint-Malo. Mais sans projet particulier… A part, bien sur, peut-être, celui de faire un livre ensemble si la rencontre humaine avait lieu, si quelque chose se passait. Plus que le comédien et l’écrivain qui commençait seulement à publier, c’était le réalisateur des Caprices d’un Fleuve qui m’attirait… Et puis la parole de Bernard! Il fallait que je vérifie si l’homme, le vrai, correspondait à l’homme public qu’on connaissait.

Giraudeau : Pas tout à fait…(rires)

Cailleaux : Nous nous sommes retrouvés dans un hôtel près des remparts de Saint-Malo, Le Chateaubriand. J’étais forcément un peu impressionné.

Giraudeau : Il y avait de quoi ! (rires)

Cailleaux : Oui, il y avait de quoi… Mais la rencontre a été très simple, naturelle, évidente…

Giraudeau : J’ai été touché qu’un dessinateur comme Christian me propose cette collaboration… J’aime que le dessin de Christian ne soit pas réaliste, académique. J’aime sa stylisation des personnages, une démarche proche de celle d’Hergé d’ailleurs. J’aime son sens des couleurs, proche de la peinture. Son travail m’a sincèrement touché et je me suis dit : « Tiens, c’est une voie intéressante. » Ayant pas mal voyagé, les histoires que je raconte sont des sources. Elles parlent du monde, elles parlent des rencontres, des cultures. Alors effectivement, on peut piocher dedans, on peut s’amuser. La bande dessinée n’est pas du tout une digression en regard de mes autres activités… Il s’agit d’écriture et d’image donc je continue à faire mon métier… Mais je dois avouer que je n’étais pas un mec de la bande dessinée. Souvent la bande dessinée m’emmerdait… A part Tintin, Thorgal, Corto Maltese… Je n’avais pas cette culture. Je m’y suis un peu mis, c’est vrai, mais je continue à penser qu’il y a des bandes dessinées qui m’emmerdent toujours. (rires) Alors on espère en faire qui emmerdent moins le monde. Mais c’est très prétentieux, c’est très orgueilleux. (rires)

Cailleaux : Rapidement, les références que nous pouvions avoir en commun ont été évoquées. Certains pays d’Afrique… Et l’affection, pour ne pas dire l’amour, de certaines lectures communes… Conrad, Melville, Mac Orlan, London, toute cette littérature du voyage et de la mer. Des auteurs qui nous on donné l’envie au moment de l’enfance, de l’adolescence, des voyages, de partir. Il y a tout cela en commun. Et l’idée que le voyage ce n’est pas seulement aller dans un autre pays voir des paysages supplémentaires, mais vivre des rêves… On l’a évoqué très vite tous les deux, cette idée là, romanesque, du voyage. Certains auteurs sont d’ailleurs cités dans notre premier album commun, R97

Giraudeau : Ça ne fait pas de mal d’effleurer l’épaule de Rimbaud et de Monfreid…

 

Première traversée

Cailleaux : Quand nous avons décidé : « Amusons-nous à faire un livre ensemble! », Bernard m’a dit : « Lis mon bouquin, regarde si tu trouves des idées, des choses qui t’inspirent. » Je rentre chez moi, je lis le Marin à l’Ancre. Et dés que j’ai lu l’histoire de ce jeune homme qui découvre la vie en même temps que le monde, je me suis dit : « Voilà une belle histoire que je veux raconter ! » Je fais rapidement un canevas de ce tour du monde sur la Jeanne d’Arc, on se revoit avec Bernard et on se dit que ce serait pas mal d’embarquer sur la Jeanne d’Arc ! Finalement, j’y ai passé presque six semaines. J’ai récupéré le bateau six mois après son départ, à la fin de son tour du monde, et Bernard m’a rejoint au Portugal. On a passé deux, trois jours ensemble à Lisbonne puis on a pris le bateau pour revenir à Brest.

Giraudeau : Dans notre premier album, R 97, il y a deux lectures. Il y évidemment la marine, les aventures et puis il y a, souterrainement, un homme qui cherche… Qui cherche sa voie, qui cherche un chemin… Qui cherche un sens à sa vie. Et qui poursuit sa quête dans ce deuxième album…. A travers de nouvelles rencontres, les femmes qu’il va aimer ou soupçonner de pouvoir aimer. Les histoires qu’il invente… Parce qu’il continue à en inventer pas mal.

 

A la manœuvre

Giraudeau : On ne travaille pas tout à fait… je dirai classiquement… puisqu’on travaille ensemble. C’est à dire qu’on se raconte des histoires. J’adore raconter des histoires parce qu’on sent immédiatement, à l’écoute, s’il y a un intérêt. C’est ça l’improvisation, c’est l’idée qui germe. C’est aussi la poésie de la chose. Nous ne sommes pas des tacherons sur un scenario… Et j’aime bien ce travail d’improvisation qui fait que peu à peu, un tableau entier se dessine, un puzzle se construit pièce à pièce. Mais on revient beaucoup, beaucoup dessus. A chaque séance de travail, on se relit la version précédente, la version de la veille. On revient toujours au début. Et puis quand on coince, on sait qu’on coince… Hier, c’était formidable, aujourd’hui c’est déjà beaucoup moins bien, donc on recommence, on retravaille jusqu’à ce qu’il y ait un sens. On ne lâche jamais une proposition sans qu’elle n’ait un sens. La péripétie n’est pas suffisante parce que c’est facile, on peut en inventer tant qu’on veut ! La question est toujours : « Qu’est ce qu’on veut dire là ? » Nous nous remettons en cause perpétuellement ! Donc c’est un vrai travail en commun, un vrai travail à deux. Ce qui, honnêtement, m’amuse beaucoup.

Cailleaux : On se voit, on se lance des idées, on soupçonne, enfin on imagine, que ça va fonctionner. C’est là où on se fait vraiment plaisir et où moi, j’imagine déjà les images les plus belles que je vais pouvoir faire. Mais il est vrai que pour moi, avec le dessin, il y a ensuite des phases un peu laborieuses de mise en place… J’enregistre au magnétophone nos séances de travail. Puis, de retour chez moi, j’esquisse le story-board, je pose les éléments, le canevas dans l’ordre. Ensuite, quand on se retrouve, on vérifie que ça fonctionne bien, que ça coule bien.

Giraudeau : J’attends vraiment qu’on soit ensemble pour penser au projet. C’est vraiment une partie de pingpong, vraiment un jeu. Mais Christian, en revanche, a un travail beaucoup plus important que moi puisqu’il a les dessins, les planches à réaliser…

Cailleaux : Quand je reviens avec le story-board plus ou moins crayonné, une proposition de découpage crayonnée, j’y vais sans me poser plus de questions parce que je sais qu’avec Bernard, on va le regarder ensemble, qu’il va poser dessus son œil d’homme d’image et de cinéma et dire « Ah mais là, ça ne fonctionne pas, on est trop court. » ou « Celle-là ne sert à rien. » Je crois que ça a plu à Bernard de découvrir les possibilités de la bande dessinée, les silences en l’occurrence, les cases arrêtées qui suggèrent beaucoup, mais qui restent dans l’acte de lecture. Par exemple, je peux remarquer dans le cours d’une scène: « Là, il n’y aura plus de parole, il n’y aura plus de son, on aura une grande image silencieuse, et regarde tout ce qu’elle dit. »

Giraudeau : Dans la bande dessinée, comme dans le cinéma, on peut jouer avec les ellipses. Mais la facilité de l’ellipse c’est bien, c’est formidable, seulement si c’est clair!

Cailleaux : Donc c’est un jeu subtil. Par exemple, une remarque faite par Bernard : il y avait une case où Théo et Diego étaient dans la cale du bateau et se disaient : « On pourrait sortir prendre l’air. » Case suivante, ils montent l’escalier, l’échappée, pour sortir sur le pont. Il fallait trois cases pour les faire sortir. Et voilà, Bernard le voit tout de suite. Alors on enlève deux cases.

Giraudeau : Ce qui m’amuse avec la bande dessinée, c’est d’arriver à condenser la narration. On s’amuse, mais nous sommes très sérieux dans le travail.

Cailleaux : Ah, ça ne rigole pas, hein!

Giraudeau : Si, on déconne. (Rires) On déconne, mais on est sérieux.

Cailleaux : Il n’a jamais été question, je pense que ça nous aurait amusé ni l’un ni l’autre que j’illustre simplement une nouvelle, un texte de Bernard. On n’aurait même pas eu besoin de se voir. Bernard m’aurait dit « Ça, ça me plait, ça, ça me plait pas. » Là, le seul intérêt pour nous est d’inventer à nous deux en restant ce qu’on est. Bernard avec sa langue, son écriture, et moi avec la mienne qui est le dessin. On invente une troisième voix.

Giraudeau : Nous prenons soin, tous les deux, de faire quelque chose qui nous plaise, à tous les deux… Et nous aurons fait de notre mieux par rapport au lecteur, en espérant qu’il y prendra du plaisir aussi. Nous ne sommes pas dans une recherche, je dirai, très avant-gardiste, ni du dessin ni du texte. Nous sommes dans la vie, dans les histoires de vie. C’est ce qui nous intéresse, parler de la vie.

 

Les mots bleus

Cailleaux : Certaines phrases du texte sont directement issues de la nouvelle originale de Bernard.

Giraudeau : C’était tellement bien, on ne peut pas faire autrement. (Rires) En fait, le texte de base nous aide beaucoup à partir sur autre chose.

Cailleaux : Même s’il s’agit d’une bande dessinée, j’aime la littérature, j’aime l’écriture de Bernard. Il y a des choses écrites qui sont très belles. J’aime son écriture, la poésie brutale du texte. Et j’aime qu’on ait un pavé de texte, qu’on ne soit pas seulement dans le dialogue « Salut, comment ça va? » basique de la bande dessinée. J’ai besoin de cette présence, de cette évocation de la littérature… Nous sommes dans une histoire rêvée, romanesque, écrite, racontée par quelqu’un. Nous ne sommes pas dans le récit du présent où il se passe des « trucs »…

Giraudeau : Je laisse Christian faire le choix des textes… Mais finalement, beaucoup de ces phrases sont spécifiques à cette histoire en grande partie inventée. Ecrire des phrases sur des images, c’est très difficile, toute la question est d’arriver à synthétiser. Comment arriver à donner l’essentiel de ce qui doit être dit, sans évidemment doubler l’image ? C’est un vrai travail, amusant, mais très enrichissant parce qu’il me fait faire des progrès sur mon écriture. Là où j’aurais tendance un petit peu a étaler, je suis obligé de resserrer, d’être dans l’économie des mots. Et ça c’est bien.

 

Deuxième traversée

Cailleaux : Tout redémarre parce qu’on s’est dit : « On ne va pas se lâcher comme ça, on a envie de refaire un bouquin ensemble. » Mais nous n’avions pas encore d’idée. Juste envie de continuer à se faire plaisir en travaillant ensemble. Donc on jetait des idées en l’air et puis Bernard a parlé de sa femme pirate.

Giraudeau : Elle est arrivée comme ça. En improvisation. J’ai improvisé l’histoire d’une femme pirate dans les Caraïbes. Il y en a eu des femmes pirates, mais celle-là était issue de la digne société portugaise exilée au Brésil. Et puis connaissant pas mal l’Amazone, je l’ai située au 19e siècle, pendant les grandes dictatures alors que son mari était dans l’opposition… Elle va finir par aller venger son mari, recruter une troupe d’hommes à Manaos, prendre un steamer… J’ai raconté l’histoire complète d’une seule traite!

Cailleaux : L’idée était au début de faire une espèce de saga…Et puis on est revenu sur une autre envie que j’avais. Dans le livre de Bernard, Les hommes à terre, se trouve une nouvelle qui m’avait beaucoup touché. Diego, un vieux marin africain échoué à Lisbonne. C’est une ville que j’adore. Bernard l’aime aussi, il a été tourné là-bas.  Et j’ai suggéré à Bernard qu’on parte sur cette idée là…

Giraudeau : Ce qui nous amenait à revenir, mais sous autre angle, sur notre personnage de R97.

Cailleaux : Ce personnage, nous avions envie de continuer le voyage avec lui, de voir ce qu’il était devenu. Mais pour autant, on s’est dit tout de suite : « Il n’est pas question de refaire le même bouquin, la même histoire. » Donc il était évident qu’il n’était plus dans la marine nationale et qu’il poursuivait sa vie. Pour nous, même si ce n’est pas clairement spécifié dans Les Longues Traversées, c’est bien lui, dix ans plus tard. On l’avait laissé débarquer à Brest en disant qu’il allait se mettre à écrire. Il était presque évident que ce personnage allait se mettre à écrire et puis grandir, vivre sa vie.

Giraudeau : On avait donc besoin qu’il vienne écrire quelque chose au Portugal. Et le sujet de son livre, de ses recherches, c’est l’histoire de cette femme pirate inventée, d’Ines de Florès…

Cailleaux : Et d’un seul coup l’histoire est apparue. La femme du passé, la femme fantasmée de Diego l’Angolais…

Giraudeau : La femme de l’enfance…

Cailleaux : Tout à coup, toute cette galerie de femmes apparaissait et donnait un poids, une dimension à notre histoire, au-delà de la nouvelle, qui faisait exister le chemin de vie de Théo…

Giraudeau : Théo est écrivain maintenant. Il veut écrire au monde, raconter le monde, et c’est ce qu’il fait.

 

Prochaines escales

Giraudeau : Lisbonne est une escale pour le personnage. Il va passer le temps qu’il faut pour aimer et pour écrire son bouquin. Après, il partira ailleurs, ce sera une autre aventure. Mais jusqu’à quand ? Nous avons encore plein de possibilités. Ce ne seront pas des suites, mais d’autres histoires… Je pense qu’il y a encore plein de belles peintures à faire sur des pays magnifiques, mais aussi sur des personnages, des rencontres. Peut-être va-t-on retrouver Théo dans des situations tout à fait inattendues ? A quarante ans, on va le retrouver… Je ne sais pas… Sur un pont de navire, mais comme écrivain de marine. Ou peut-être va-t-il devenir un personnage en chambre, qui va écrire dans une petite mansarde, avec vue sur le port, il a beaucoup voyagé avant, ça va, ça suffit. Ce personnage nous emmène à chaque fois dans une nouvelle histoire. L’aspect feuilleton, on s’en fout complètement.

Théo, c’est moi (non, c’est moi !)

Cailleaux : Ce personnage de Théo, même si j’en prends une part pour moi, il faut dire ce qui est, c’est Bernard. (Rires)

Giraudeau : Oui, il n’a plus grand chose à voir avec le marin de R 97, il y a un peu de moi, mais il y a trente ans peut-être. Mais bon, on a toujours une part de soi dans ce qu’on fait. C’est toujours un peu difficile de s’en éloigner, ou alors on triche. Mais Christian le revendique aussi un peu maintenant et il a raison! (Rires)

Banc de nage

Giraudeau : Je ne vois pas l’intérêt d’une telle rencontre si on ne peut pas se raconter des histoires et, en même temps, avoir une liaison humaine merveilleuse. Quelque part, la bande dessinée est presque secondaire.

(Bernard Giraudeau a disparu le 17 juillet 2010 sans avoir vu la parution de l’ouvrage en mai 2011.)

 

 

 

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