Francis Lacassin : une vie en forme de bibliothèque

(Sous le titre « Chez Francis », ce texte a fait l’objet d’une publication sous la forme d’un fascicule imprimé à 365 exemplaires et envoyé comme carte de vœux en janvier 2014. Ce texte est dédié à Jean-Claude Romer)

Autour d’une bonne table, l’une des histoires préférées de Francis Lacassin était celle de la visite de sir Arthur Conan Doyle – le créateur de Sherlock Holmes – à Edmond Locart – le créateur de la police scientifique -. Le premier était l’un de ses auteurs de prédilection et le second son idole d’ancien étudiant en droit. C’est le scientifique en retraite qui lui raconta sa rencontre avec le romancier britannique en 1925. Locart avait alors fondé le Laboratoire de criminalistique de Lyon dans les combles du Palais de justice. Attenant à son local scientifique, l’avant-gardiste Locart avait bricolé un petit musée du crime dont la réputation attirait dans l’entre deux guerres journalistes et célébrités. Presque un demi siècle plus tard, Locart racontait à Lacassin comment l’éminent visiteur qu’était Conan Doyle tomba soudainement en arrêt devant un portrait de Jules Bonnot, l’ anarchiste, s’écriant : « Mais c’est Jules, mon chauffeur ! ». En effet, l’inventeur du hold-up motorisé s’était rendu à Londres en 1910 avant de devenir célèbre comme leader de la bande portant son nom. J’ai entendu plusieurs fois cette histoire de la bouche de Francis et, bien qu’il l’ait déjà couchée sur le papier, il ne semblait pas s’en lasser. L’anecdote se situait aux confluents de tous ses intérêts historico-criminalo-littéraires avec, en prime, la saveur d’en être l’inventeur – celui qui découvre un trésor. Le style Lacassin.

Au tournant des années 1980, tous les samedis, avec son plus proche complice Jean-Claude Romer, Francis Lacassin visite les librairies du Quartier Latin susceptibles de receler quelques nouveaux trésors bibliophiliques. Le Minotaure, rue des Beaux-Arts, est leur préférée. Temps Futurs, rue Dante, se trouve sur leur parcours. Etabli à l’enseigne d’un roman d’Aldous Huxley par le couple Sophie et Stan Barets, le lieu regorge de curiosités attractives pour les amateurs de bandes dessinées, de comics underground ou mainstream, de romans de science fiction, de fantastique, de polar, de rock, de livres anciens et fragiles – denrées rares dans les librairies parisiennes de ce tout début de la décennie 1980 encore giscardienne. Stan est l’auteur du Catalogue des âmes et cycles de la SF, un ouvrage fondateur sur le sujet, publié chez Denoël. Il écrit aussi des chroniques pour la revue Métal Hurlant, dirigée par son ami Jean-Pierre Dionnet. Ce samedi-là, en septembre 1980, je suis en charge du rayon des bandes dessinées de Temps Futurs depuis trois jours, quand Stan accueille avec chaleur un homme de haute stature à l’épaisse toison grise accompagné d’un autre homme moins imposant mais dont le regard est mystérieusement caché derrière une paire de lunettes noires. Par ordre d’apparition : Francis Lacassin et Jean-Claude Romer. Pour l’ancien fanzineux que je suis, le nom de Lacassin ne sonne pas dans le vide. Je connais un peu la para-histoire de la bande dessinée et sais que ce quinquagénaire est le premier saint patron du fandom. « Vous avez quel âge, jeune homme ? » me demande-t-il alors que je lui présente les nouveautés de la semaine. Je lui réponds, il calcule rapidement avant de lancer : « Quelle coïncidence ! Saviez-vous que l’année de votre naissance, Jean-Claude et moi nous inventions la première association internationale d’amateurs de bandes dessinées ? »

En 1962, quand Francis Lacassin fonde Le club des bandes dessinées, l’art séquentiel n’existe pas. Le terme « illustrés » désigne de manière générique contenant et contenu. Lisent ces illustrés les analphabètes et les enfants. Avant-guerre, le docte historien du cinéma Georges Sadoul affirmait déjà: « Ces journaux versent dans la cervelle malléable des enfants la pornographie la plus basse, le goût du meurtre et des exploits de gangsters, l’envie de devenir un espion, l’espoir de participer à une guerre civile destinée à replacer les rois sur leurs trônes. » En 1962, passé la puberté, lire des bandes dessinées est une tare sociale. Il y a un tort à redresser.

La croisade commence en 1961 dans les pages de Fiction, « revue littéraire de l’étrange ». A l’occasion d’un article consacrée à la bande dessinée de science-fiction d’avant-guerre, les lecteurs se révèlent nombreux à s’intéresser à ce sujet honteux. Au fil des correspondances entre les uns et les autres germe l’idée de se réunir officiellement. Un fringant parisien originaire d’Alès prend la tête du mouvement : Francis Lacassin.

La création en 1962 du Club des bandes dessinées – plus tard rebaptisé Centre d’études des littératures d’expression graphique – se révèle aujourd’hui un acte fondateur. Sous l’impulsion de Lacassin, cette association de collectionneurs nostalgiques se transforme vite en cellule de combat pour la reconnaissance de la bande dessinée comme un moyen d’expression majeur, comme un art autonome. Lacassin est bien entouré : la sociologue Evelyne Sullerot, la comédienne Delphine Seyrig, le dessinateur Jean-Claude Forest, les cinéastes Alain Resnais et Chris Marker, le patron de France Soir Pierre Lazareff, le journaliste Remo Forlani, le futur historien du cinéma Jean-Claude Romer ou le scénariste du Mime Marceau, Alexandro Jodorowski, auxquels viendront s’adjoindre Hergé et René Goscinny. Dès 1962, le Club des bandes dessinées se dote de son bulletin, afin de mettre ses idées en ordre, noir sur blanc : Giff Wiff. C’est le premier fanzine de l’histoire de la bande dessinée francophone, mais le terme n’a pas encore été inventé. A l’aube de 1968, après 23 numéros, Giff Wiff s’éteindra. Entre temps, Lacassin et les siens auront rempli leur mission originelle : la bande dessinée sera enfin devenu un numéro. Le neuvième art. Un printemps plus tard, celui-ci se profilera désormais comme l’un des piliers de la contre-culture – ou de la pop-culture, question de longueur de cheveux – au même titre que le rock ou la littérature de science-fiction.

Après Giff Wiff, Lacassin poursuivra ses études et ses recherches sous d’autres cieux littéraires et cinématographiques – domaines où il connaitra une notoriété internationale -, mais il ne s’éloignera jamais vraiment de la bande dessinée. Après avoir été celui qui remplaça le terme « Illustré » par celui de « Neuvième art », il donnera en 1971 le tout premier cours consacré à la bandes dessinée à l’université Paris-I, publiera Pour un neuvième art l’année suivante dans la collection 10/18, inventera avec Remo Forlani la première mouture du prix RTL, puis présidera en 1984 la première commission d’aide à la bande dessinée au Centre National des Lettres – à laquelle Jean-Luc Fromental, Etienne Robial, Serge Clerc et moi participeront, sur son invitation. « J’ai arrêté de m’intéresser à la bande dessinée quand tout le monde s’y est intéressé », aimait déclarer Francis avec une pointe de coquetterie. Ce n’était donc pas tout à fait vrai.

En 1968, quand Giff Wiff s’arrête, Lacassin est âgé de trente-sept ans. S’il vit à Paris depuis 1960, il a découvert la capitale dès 1954. Le jeune alèsois vient alors de remporter, à Montpellier, un concours d’inspecteur des impôts et l’école se trouve à Paris. Au bout de vingt-quatre mois d’une formation administrative sinistre et soporifique, compensée par la fréquentation quotidienne et hypnotique de la Cinémathèque de Langlois, Lacassin comprend qu’il ne pourra jamais rester assis derrière un bureau à manipuler des chiffres. Plutôt des mots ou des images. Décision irrévocable. En 1956, brusquement sans subsides, il lui faut lâcher Paris et se rabattre sur Lyon. Là, le jeune homme de 25 ans trouve à s’employer comme gérant dans une petite maison de production montée par un ami rencontré au service militaire, Bernard Chardère, l’un des fondateurs de la revue Positif. Pour ces Films du Galion, Francis réalise un court métrage consacré au légendaire bandit de grand chemin, Mandrin ; déjà le goût de transmettre et de raconter les aventures hors-normes. « Jusqu’au jour où je me suis aperçu que j’avais échangé une province contre une autre », écrira-t-il dans ses mémoires d’éditeur, Sur les chemins qui passent.

En 1960, Francis décide de revenir définitivement à Paris et se connecte avec la Fédération Française des Ciné-Clubs qui l’envoie aux quatre coins de l’Ile de France porter la bonne parole cinématographique en présentant classiques et modernes aux banlieusards de toutes obédiences. C’est son gagne-pain principal pour les années à venir. En retour, il doit collaborer gracieusement à la revue Cinéma. Quitte à écrire uniquement pour la gloire, autant réellement œuvrer pour elle. Dès ses premiers textes publiés dans Cinéma, Lacassin prend le contre-pied de ses confrères, se passionnant pour ce qui n’intéresse personne – ce sera son credo - : les pionniers du cinéma français. A une époque où seul Henri Langlois se penche sur le cinéma muet, Lacassin, dans cet unique sillage, balise pour les années à venir son territoire de prédilection et d’expertise. Archéologue de ses propres souvenirs d’enfance, Lacassin se lance à la poursuite des témoignages des derniers survivants – du cow-boy Joe Hamman au metteur en scène Henri Fescourt en passant par Alice Guy, la première réalisatrice-productrice de l’histoire du cinématographe -, des films disparus, des traces égarées d’une époque si proche et pourtant déjà trop lointaine pour la plupart de ses contemporains versés dans l’étude du 7 ieme art. Ces activités altruistes ne payeront jamais son homme, mais conféreront à Lacassin l’aura d’un super-héros. Autoproclamé contre-historien du cinéma, il publiera la première version de sa Contre Histoire du cinéma dès 1972 chez Christian Bourgois.

En 1962, alors qu’il fonde le Club des Bandes dessinées, Francis Lacassin vient tout juste de dépasser les trente ans. Il ne pense pas un seul instant qu’il puisse transformer cette passion en profession. C’est l’époque où il vise le cinéma. Pas uniquement sous la casquette de conférencier, mais comme praticien. Dès 1963, il signe son premier scénario de long métrage. Pour Georges Franju – co fondateur de la Cinémathèque Française et réalisateur du légendaire Les yeux sans visage -, Lacassin adapte Judex, le serial en 12 épisodes réalisé par Louis Feuillade en 1916. L’année suivante, en compagnie de Raymond Bellour, il publie aux éditions du Terrain Vague dirigé par Eric Losfeld son premier ouvrage majeur sur le cinéma : Le procès Clouzot. Le titre polémique cache une défense du réalisateur. En ce début des années 1960, alors que les hussards de la nouvelle vague ont mis à mal le metteur en scène du Corbeau et de Quai des orfèvres, Lacassin, usant de la dialectique de ses détracteurs, établi que les films de Clouzot, transcendés par les obsessions de leur auteur, ont, à ce titre, valeur d’œuvres cinématographiques. Alors qu’il poursuivra sans relâche ses recherches et ses publications augmentées sur Louis Feuillade, Alfred Machin ou Jean Durand, Clouzot se révèle le seul sujet sur lequel Lacassin ne reviendra jamais.

Cette même année 1963, dans la revue Bizarre éditée par Pauvert, Lacassin publie une longue étude consacrée au personnage le plus fameux d’Edgar Rice Burroughs : Tarzan, mythe triomphant, mythe humilié. En 1971, il reprendra ce texte sous une forme plus élaborée dans la collection 10/18 : Tarzan ou le Chevalier crispé. S’ensuivront une nouvelle édition remaniée en 1982 puis la mouture définitive en 2000, chez Dreamland. C’est le système Lacassin de perpétuelle remise à jour. « Quand tu écris un livre documentaire, m’apprendra-t-il, il ne faut jamais se désoler de trouver de nouveaux documents après-coup. Au contraire, tu les mets soigneusement de côté. Tu essayes même d’en trouver d’autres, car il faut toujours penser à la réédition à venir, dix ans plus tard. Car, c’est un principe, tous les dix ans, tu dois faire republier ton ouvrage, dans une édition augmentée, sinon, quelqu’un d’autre le fera à ta place en pillant tout ce que tu auras été le premier à mettre à jour. » Pour confondre les pillards, Francis n’hésite d’ailleurs pas à glisser un faux titre dans ses filmographies et bibliographies, fruits de plusieurs décennies de recherches. Sa joie est grande quand il démasque l’un de ces faux chercheurs pris en flagrant délit de copiage.

Ainsi, au tournant des années 1960, Francis Lacassin établit la carte des territoires qui resteront les siens. Mais comment les arpenter au mieux ? Cette décennie est aussi pour lui celle de la diversité des supports. Dès 1962, il intervient devant une caméra de télévision à l’occasion du 50 e anniversaire de Tarzan. Dans un même mouvement, il enchaîne l’écriture de scénarios pour la série Le tribunal de l’impossible, produit avec Jean-Claude Romer une série intitulée Les 1001 héros de la bande dessinée, tourne des documentaires aux sujets variés, sur Victor Hugo à Jersey, sur la civilisation Maya au Guatemala, sur les derniers acteurs du cinéma muet à Paris et à Los Angeles. Sur cette période aux images oubliées, Lacassin écrira dans ses mémoires : « Je m’acharnais, plein d’espoir, à tenter une carrière dans l’audiovisuel. » Une rencontre avec l’éditeur Jean-Jacques Pauvert en décide autrement. A ses yeux, Pauvert est avant tout celui qui n’a pas hésité à braver la censure et la morale en publiant les œuvres du Marquis de Sade. Un éditeur d’exception, marginal, idéal. A l’instar d’Henry Miller, Pauvert et Lacassin professent une fascination sans borne pour le roman d’aventure poétique, exotique et fantastique, She de Ridder Haggard. Comme il n’existe pas d’édition satisfaisante de ce roman en langue française, Pauvert et Lacassin décident d’y remédier. Cette collaboration marque le premier travail d’éditeur professionnel de Francis Lacassin et s’accompagne de la première de ces préfaces qui feront sa réputation : charnue, documentée, vive et analytique. Première préface que Pauvert publie finalement en postface. Le virus de l’édition de textes rares et oubliés lui est alors définitivement inoculé. Lacassin renonce peu à peu aux mirages en couleurs de la fée électricité, lassé de s’échiner sur des projets ne dépassant pas le stade de l’écriture. Un jour, je lui fais remarquer qu’il aurait sans doute gagné plus d’argent dans l’audiovisuel que dans le livre. « Dans l’édition, j’étais respecté et considéré. Ce n’était pas le cas dans ces milieux télévisuels. On n’y respecte pas l’écrit… »

Dans ses mémoires, Lacassin se définit comme un « grand justicier de l’édition et saint-Bernard à usage d’auteurs ensevelis dans l’oubli ». L’affaire Le Rouge est la première d’une longue liste et reste exemplaire de la méthode Lacassin. C’est la lecture de L’homme foudroyé écrit en 1945 par Cendrars qui le lance sur la piste du romancier Gustave Le Rouge, mort totalement oublié en 1938 et dont le poète a fait son maître.  Dix années de recherches et de patience seront nécessaires à Lacassin pour reconstituer l’œuvre romanesque de ce Gustave Le Rouge tant vantée par Blaise Cendrars et les surréalistes, mais il aura besoin de dix années supplémentaires pour retrouver fascicule par fascicule les vingt que comptent les aventures de son détective millionnaire, Todd Marvel, tous mystérieusement absents des archives de la Bibliothèque Nationale. Lacassin travaille sur Le Rouge dès 1964, publie sa première reddition deux ans plus tard et exhume ses derniers textes oubliés en 1986. Entre temps, Le mystérieux Docteur Cornélius sera devenu une série télévisée en 6 épisodes, avec Gérard Desarthe dans le rôle titre, et Lacassin sera entrée dans la légende des archéologues littéraires en établissant la relation littérairo-filiale entre Le Rouge et Cendrars.

Si Cendrars est un poète, il considère que Le Rouge ne l‘est pas moins – ce dont l’intéressé se défend. Pour lui prouver le contraire, Cendrars compose un recueil entier de poèmes dont chaque vers est issu de l’un des romans en prose du littérateur populaire. C’est ce qu’il raconte dans L’homme foudroyé, sans donner plus de détails. Longtemps, cet aveu est compris comme l’une de ces galéjades dont on soupçonne Cendrars d’être coutumier. Au milieu des années 1960, considérant sa bibliothèque Le Rouge déjà suffisamment fournie, Lacassin décide de prendre Cendrars au pied de la lettre. L’enquête en chambre dure tout l’été 1965, une pile des ouvrages de Le Rouge faisant face à celle de Cendrars. Lacassin parvient ainsi à démontrer que la matière poétique du recueil Kodak, publié en 1924 puis rebaptisé Documentaires sous la pression de la firme d’appareils photographiques, est constitué d’un collage de phrases et de mots isolés extraits des dix-huit fascicules du Mystérieux docteur Cornélius.

Dans L’homme foudroyé, Cendrars raconte qu’après avoir avoué son forfait littéraire à Le Rouge, il l’emmène boire les émoluments touchés pour cette plaquette dans une brasserie du pont de l’Alma, Chez Francis. Nul doute que Francis Lacassin y ait lu ce que son ami Jacques Bergier appelait « un coup de téléphone dans le futur ».

Si Jean-Jacques Pauvert et Eric Losfeld ont permis à Francis Lacassin de faire ses premières armes de directeur d’ouvrage, l’éditeur qui lui donne l’opportunité formidable de se déployer dans tous ses domaines de prédilection a pour nom Christian Bourgois. Rencontré au début des années 1970, le directeur des éditions 10/18 lui voue une confiance aveugle. Jusqu’en 1995, date du départ de Bourgois, Francis Lacassin éditera sous sa marque 221 volumes. De Jules Vernes à Rudyard Kipling, de Conan Doyle à Joseph Kessel, de Gaston Leroux à Titaÿana, de Léo Malet à Sinclair Lewis, de Mac Orlan à Simenon. Bâtie en vingt-cinq ans, la première bibliothèque idéale selon Francis Lacassin.

L’édition complète en langue française de l’œuvre de Jack London est la pièce maîtresse de cette première vie d’éditeur. Débutée en 1973 dans la collection 10/18 avec Martin Eden, grâce à l’intérêt passionné de Bourgois, la résurrection des écrits de l’écrivain américain prend fin en 1986 avec la publication de L’humanité en marche. Entre temps, pas moins de 51 volumes sont publiés, quelques centaines de milliers d’exemplaires vendus. Entre ces deux dates, deux générations de lecteurs découvrent l’un des romanciers majeurs du continent nord-américain, jusqu’alors considéré en France comme un auteur dédié à la jeunesse – Croc-blanc ou L’appel de la forêt restent d’ailleurs à cet égard des classiques –. Grâce à la pugnacité de Lacassin, la partie immergée de cette œuvre dont la plume, trempée dans l’aventure vécue ou la révolution sociale – Le loup des mers ou Le talon de fer -, plante les germes d’une littérature américaine à venir ; Hemingway comme Wolfe lui devront beaucoup. « Même les spécialistes américains ont découvert des livres dont ils ne soupçonnaient pas l’existence ! », s’enorgueillissait Francis. Plus tard, quand il deviendra par la volonté de Pierre Mac Orlan son exécuteur testamentaire, Lacassin jouera de cette même obstination pour remettre en circulation la totalité de ses écrits. Allant jusqu’à composer, nourris de textes oubliés, des volumes auxquels l’écrivain n’aurait jamais songé ou n’hésitant pas à rééditer les ouvrages érotiques que Mac Orlan nia toujours avoir écrit, tout en les ayant signés sous son véritable patronyme, Dumarchey.

Autre sujet de l’obstination de Lacassin : Léo Malet, qui ne manquera jamais de louer son dernier éditeur. Le trente-deuxième et ultime volume des œuvres du créateur de Nestor Burma est aussi le dernier des ouvrages publiés par Lacassin sous le patronage de Bourgois. Quand celui-ci est remercié par ses actionnaires, en 1992, la collaboration de Lacassin avec 10/18 s’interrompt brusquement sur ce dernier titre, Solution au cimetière. Ce n’est pas un présage.

Après celle de 10/18, l‘autre grande aventure éditoriale de Lacassin se joue avec une non moins légendaire figure de l’édition, Guy Schoeller, ce dandy qui estimait que des « deux chemins qui mènent le plus surement à la ruine », le cinéma et l’édition, « le premier est sans nul doute le plus rapide, le second le plus raffiné ». Néanmoins ancien haut dirigeant de l’empire Hachette et premier mari de Françoise Sagan, Schoeller se réinvente une nouvelle vie d’éditeur en 1979, à l’âge de 64 ans. Dans une librairie londonienne, en feuilletant une édition complète du Capital de Marx, il découvre un système de reliure révolutionnaire qui permet de brocher plusieurs centaines de pages sans abdiquer sur la résistance à la manipulation. Il relève l’adresse de l’imprimeur-relieur, installé au fin fond de la banlieue londonienne, et y court aussitôt se réserver l’exclusivité du procédé – « de l’or dans un pot de colle » selon les mots de Lacassin. Dans l’avion qui le ramène à Paris, Shoeller conçoit la collection Bouquins et en vend le concept à un éditeur auquel il a mis le pied à l’étrier presque 40 ans plus tôt, Robert Laffont. Le principe Bouquins sera copié par tous les éditeurs – des Presses de la Cité à Gallimard -, mais jamais égalé.

La collaboration entre Schoeller et Lacassin débute en 1982 pour s’éteindre en 2000, lors de la mise à la retraite du premier, entrainant l’éviction discourtoise du second. Entre temps, Lacassin aura édité 102 volumes à l’enseigne de Bouquins. De Lovecraft à Ian Fleming, en passant par Anatole Le Braz, Marcel Allain, Boileau-Narcejac, T.E. Lawrence dit d’Arabie, Maurice Leblanc, Eugène Sue, Lovecraft, Vidocq, Lewis Caroll, Mark Twain, Dino Buzzati et tous les auteurs cités ailleurs dans ces lignes. Grâce à la collection Bouquins, Francis Lacassin aura donc eu la chance inespérée de pouvoir bâtir sa seconde bibliothèque idéale.

C’est aussi pour Schoeller que Francis, déjà âgé de près de 60 ans, se lance à la fin des années 1980 dans son ultime grand chantier éditorial : l’intégrale des mémoires de Casanova. On retrouve encore Blaise Cendrars derrière cette nouvelle mission. Dans L’homme foudroyé, l’écrivain porte aux nues l’autobiographie de cet aventurier dont le patronyme est devenu nom commun et dont il estime que ces écrits forment « la véritable encyclopédie du XVIII e siècle ». Mais si les exploits érotiques extraits des mémoires de Giacomo Casanova ont souvent fait l’objet de publications, il s’avère qu’à l’exception d’une première tentative par Blaise Cendrars chez La Sirène dans les années 1920, une véritable édition complète dans une traduction fidèle aux manuscrits originaux était indisponible en France. Lacassin embarque Schoeller dans ce projet ambitieux et part hanter le château de Dux, dans la région de Prague, où le chevalier Casanova, ruiné, trouva refuge comme bibliothécaire au milieu d’une population dont il ne parlait pas la langue. Pour tuer le temps et le raviver, l’éternel séducteur coucha ses aventures sur le papier.

En 1994, peu après la publication des trois tomes annotés de L’histoire de ma vie jusqu’en l’an 1797 dans la collection Bouquins, le président François Mitterrand révèle que cette édition complète lui aura permis de réévaluer une œuvre qu’il avait jusqu’alors seulement jugée à l’aune de son parfum érotique. Francis en tirera une certaine fierté. « Jai eu le sentiment, écrira-t-il plus tard, qu’avec L’histoire de ma vie de Casanova, ma carrière d’éditeur trouvait un sommet, un épilogue. »

Si le pourcentage versé sur les livres publiés sous sa houlette lui permet de vivre durant trois décennies, c’est son unique ouvrage d’écrivain fantôme qui lui offrira sa plus belle récompense financière. Du ciel bleu dans mon passeport, publié en 1984 chez Grasset, est signé du seul nom de Philippe de Dieuleveult. Journaliste, connu dans les années 1980 comme animateur de télévision casse-cou – il aime sauter des hélicoptères avant que les patins n’en touchent le sol -, de Dieuleveult a sollicité Francis pour rédiger et ordonner ses mémoires. L’aventurier médiatique est lecteur de Jack London et veut que l’homme à l’origine de ses émois de lecteur devienne son biographe – même caché. Francis accepte cette mission incongrue parce qu’il découvre en de Dieuleveult la quintessence de ce qu’il pense être l’aventurier moderne. « Philippe, c’est Tintin ! », affirme-t-il avec fascination à ses amis. Le livre est un best-seller – 300 000 exemplaires vendus dans les cinq premières semaines suivant sa publication -, Francis connait brusquement l’aisance et les affres du placement financier. Forts de ce succès, les deux amis envisagent aussitôt une suite à cette collaboration sous la forme de fictions inspirées de la vie du journaliste. Le drame survient l’année suivante : de Dieuleveult disparait quelque part le long du fleuve Zaïre à l’occasion d’un raid sportif. Vraisemblablement noyé, son corps ne refera jamais surface. Bouleversé, Francis s’attachera à Diane, la veuve de son ami, mère de ses trois enfants, et lui prêtera sa plume pour la publication d’un ouvrage sobrement intitulé Philippe. Le succès de librairie se révélera moindre. La mort de Philippe de Dieuleveult s’avérait un mystère irrésolu et ce n’était pas une bonne fin pour un livre. Francis restera inconsolable, revendiquant cet oxymore : « Je peux dire que j’ai rencontré un véritable héros de roman ! »

Ma première collaboration effective avec Francis date de 1985. Une coïncidence d’intérêts. Dans la nébuleuse des Humanoïdes Associés et sous la houlette de Jean-Pierre Dionnet, Jean-Luc Fromental vient de lancer le trimestriel de bandes dessinées Métal Aventures. Dans le cadre de la collection 10/18, Francis vient de remettre en lumière les enquêtes fondamentales d’Albert Londres, le journaliste qui a dénoncé l’enfer du bagne de Cayenne. Je sais que Francis peut avoir accès à un certain nombre de rares documents iconographiques conservés par la fille de Londres, mais inutilisables pour une édition de poche comme celles de 10/18. Je présente Jean-Luc à Francis. L’affaire est vite conclue : Francis fournit le matériel, je l’ordonne et le légende sous sa dictée, Jean-Luc le publie sur quatre pages. Francis y gagne une pige rapide, Jean-Luc du rédactionnel d’exception et moi je pose fièrement mon nom près de celui de l’homme qui a vu tant d’ours.

Cinq ans plus tard, notre collaboration se resserre. Cette fois-ci notre passerelle a pour nom Simenon. Un concours de circonstances qui commence bien avant que je ne lise mon premier Maigret. En 1969, Gilbert Sigaux présente Francis à Georges Simenon. Ecrivain, historien du théâtre, directeur de collection, Sigaux est une créature de l’édition. Prix Interallié 1949 pour son roman Les chiens enragés, il a rédigé une grande partie des Rois Maudits de Maurice Druon en compagnie d’Edmonde Charles-Roux et de mon grand-père José-André Lacour. Auprès de Simenon, il jouait le rôle de premier lecteur. Depuis les premiers conseils de Colette lors de ses débuts parisiens en 1923, le romancier belge n’acceptait plus de corrections que de Sigaux. Celui-ci, appréciant le travail de préfacier de Lacassin, l’emmène un jour en Suisse, à Epalinges, où l’homme aux deux cents romans se prend d’affection pour lui. S’ensuit un certain nombre de rencontres qui permettent à Lacassin d’interroger l’écrivain sur de nombreuses facettes peu connues de sa carrière, en particulier sur ses débuts dans le roman populaire sous d’innombrables pseudonymes. Ces entretiens réalisés durant les années 1970 nourriront et documenteront les multiples études et préfaces que Lacassin consacrera à ce romancier dont il deviendra l’un des plus éminents spécialistes. Outre la résurrection des romans proto-Maigret et des reportages oubliés, Lacassin se chargera de reconstituer – et de publier – la correspondance Gide-Simenon, au grand plaisir de ce dernier.

Prosélyte, Francis fait de moi un simenonien en seulement quelques mois. Recommandé par ses soins auprès de France-Culture pour produire une émission de 10 heures consacrées au romancier liégeois, je m’immerge durant tout un trimestre dans son univers, lisant la presque totalité de son œuvre romanesque – à l’exception des fascicules populaires qui, en dépit des exhortations de Francis, m’apparaitront toujours barbantes – et réécoutant près de 90 heures d’archives radiophoniques – la totalité des prises de parole de Simenon devant un micro. Grâce à ce marathon radiophonique, j’échange quelques courriers avec l’écrivain reclus. Et reçois une photo dédicacée ; il y a toujours un fétichiste qui sommeille en moi.

Quelques mois plus tôt, dans son vaste appartement de la rue de la Jonquière où l’escalier hélicoïdal de Roger Tallon reliait les deux niveaux de ce duplex transformé en bibliothèque, Francis m’avait présenté Jean-Baptiste Gilou, le petit-fils de Blaise Cendrars. Jean-Baptiste éditait sous son nom le Steve Canyon de Milton Caniff. Quand, un an plus tard, il rachète aux éditions Hachette la marque et le catalogue des Humanoïdes Associés, il me demande de le rejoindre comme directeur littéraire. Jean-Baptiste est un boulimique du papier imprimé et, très vite, le monde de la bande dessinée lui semble trop étroit pour ses aspirations éditoriales. Le désir de publier des beaux livres nous tenaille. Sur les conseils de Thomas Gilou, le frère aîné de Jean-Baptiste, nous réactivons une vieille enseigne éditoriale dont leur grand-père s’occupa, La Sirène. Comme une évidence, Francis doit en être le premier auteur.

Ses entretiens avec Simenon, voilà longtemps que je désire les lire, mais que Francis rechigne à les mettre en forme. Quand avec Jean-Baptiste, nous lui proposons de les éditer sous la forme d’un beau livre illustré, il ne tergiverse plus. Cette expérience du livre d’images manque à sa trajectoire d’éditeur et d’auteur : revenir avec un œil neuf sur un terrain d’expertise qu’il croyait totalement balisé l’amuse au plus haut point.

Grâce à la collaboration de Joyce Aitken, la fidèle secrétaire du romancier – disparu seulement quelques mois plus tôt -, le fonds Simenon détenu par l’Université de Liège nous est ouvert. Avec l’aide de Christine Swings, nous passerons deux jours d’illuminations bibliophiliques répétées dans la grande salle qui recèle les archives confiées par l’écrivain à sa ville natale. Nous revenons de Belgique avec des documents que personne n’a encore publiés. En particulier une sélection de photographies prises par le romancier au cours de ses voyages en Afrique, en Amérique du sud, en Polynésie et en Europe de l’est – avec une certaine prédilection pour les femmes au torse nu. Nous jubilons aussi à l’idée de présenter aux lecteurs quelques rares curiosités : la maquette du Joséphine Baker’s magazine – « mensuel mondain moderne mondial » entièrement rédigé par Georges Sim, mais qui ne verra jamais le jour -, ainsi que le contrat dit « de la cage de verre » dans lequel Simenon s’engage à écrire un roman en public dans un box vitré – engagement jamais tenu, le journal commanditaire ayant fait faillite avant la mise en œuvre de la performance.

La maquette de Conversations avec Simenon est confiée à la jeune graphiste Geneviève Gauckler dont c’est alors le troisième ouvrage. Nous assistons aux débuts de la Publication Assistée par Ordinateur et Geneviève explore les possibilités de QuarkXpress, créé seulement trois ans plus tôt mais déjà outil indispensable. Francis voit son livre se modeler en direct sur un écran au gré de ses remarques et semble fasciné par cette « magie moderne ».

Le 19 décembre 1990, le premier étage du Café de Flore est privatisé. C’est la première fois qu’un livre de Francis bénéficie d’un lancement germanopratin. Marc Simenon, le fils aîné, est présent, accompagné de son épouse Mylène Demongeot, de sa fille Diane et de son fils Serge. John Simenon est là aussi avec Marianne Anska. Ainsi que Pierre Tchernia, Jean Tulard, Jean-Claude Romer, Serge Clerc, Jean-Luc Fromental. Le champagne coule à flots. Francis inscrit dans mon exemplaire : « Au second père de ce livre. » Je suis un éditeur ivre de fierté.

En 1994, me remettant le manuscrit de sa préface, Francis me dit : « J’aurais préfacé seulement quatre auteurs de leur vivant : Thomas Narcejac, Jean-Louis Bouquet et Léo Malet. Tu es le quatrième. » De la part de l’homme qui en comptabilisera plus de 1500 au crépuscule de sa vie, la récompense est de taille. Il me l’avait promise : « Si tu écris cette biographie de Clouzot, j’en écrirais la préface. » En collaboration avec Marc Godin, pugnace enquêteur, je venais de consacrer trois années de ma vie à rédiger la première biographie du cinéaste Henri-Georges Clouzot. En apprenant que celui-ci était mon parrain, Francis n’avait jamais cessé de me pousser à l’entreprendre. Je n’envisageais pas ce travail colossal – à l’aune de mon inexpérience, j’avais 26 ans – comme un défi. Plutôt comme une mission. Francis m’avait offert l’un de ces territoires balisés trois décennies auparavant. J’ai suivi, depuis, tous ses conseils. Cette biographie du cinéaste a déjà connu trois éditions – dont deux augmentées – et je continue sans relâche à collecter de nouvelles informations. Cependant, je n’ai jamais pu renouveler un tel effort d’écriture sur un autre sujet.

A la fin des années 1980, l’aventure éditoriale London prend fin. Je presse régulièrement Francis d’écrire une biographie de Jack London, la cerise sur le gâteau. D’ailleurs, de nombreux éditeurs le sollicitent, n’est-il pas le spécialiste mondial de Jack London? Il a déjà lu, documenté, analysé la totalité de ses écrits. Il a suivi ses traces de San Francisco au Klondike, dégotté des éditions originales d’une côte à l’autre, s’est fait photographier devant le cabaret The first and Last chance où London jouait des poings avec les chercheurs d’or de cette zone perdue de l’Alaska. « J’ai tout dit, tout écrit, sur Jack London. Ecrire une biographie, oui, je pourrais le faire, facilement, j’ai tout. Mais quel ennui ! J’ai tellement d’autres choses à écrire ! » Francis se contentera d’assembler ses préfaces les plus éclairantes et les plus complémentaires. Une manière d’essai où s’entremêlent récits biographiques, érudition bibliographique, relectures analytiques. Jack London ou l’écriture vécue est publié en 1994 chez Bourgois, dans une certaine indifférence. Je râle. Il reconnait que le lecteur intéressé par le sujet a peut-être déjà lu une grande partie des textes dans leur forme d’origine, accompagnant Le cabaret de la dernière chance ou Le Vagabond des étoiles et qu’il peut en avoir ressenti une certaine déception. J’insiste donc : une biographie reste à écrire. Un jour, quelqu’un s’emparera de son savoir et pratiquera ce pillage qu’il redoute tant. Francis finit par s’en convaincre, mais décide de ne pas en écrire une ligne. Je le ferai. Il suffira de remettre dans l’ordre chronologique la somme éparse de ses recherches; un travail de dentellière dans mes cordes. Il corrigera, loupe en main. Il me confie ainsi une partie de son passé de chercheur pendant qu’il poursuivra sa quête de l’inconnu. Ce jour-là, nous déjeunons d’un chou farci, l’un de ses plats préférés, servi chez un auvergnat, près du parc Montsouris, à deux pas de son nouvel appartement-bibliothèque. Une fois le chou farci avalé, il s’essuie la bouche avec la serviette blanche en tissu – il déteste les serviettes en papier qui se déchirent entre les mains et collent aux lèvres -, puis il dit : « Et sur la couverture de ce livre, nous signerons de nos deux noms. » Ce jour-là, en me quittant, il m’embrasse sur les deux joues. Adoubé.

La promesse de cette distinction – co-signer un livre– m’a-t-elle suffit ? Je ne monterai jamais au front pour gagner cette décoration. Cette biographie de Jack London est encore aujourd’hui l’un de mes vaisseaux fantômes, Francis en est toujours à la barre

Notre avant-dernière rencontre a lieu dans une chambre d’hôpital à proximité de la Cité Universitaire. Francis est un homme grand et costaud, mais à la santé fragile. Depuis quelques temps, la nuit, il doit porter un masque pour l’aider à lutter contre l’apnée du sommeil. Il n’aime pas l’obligation de dormir sur le dos et je crois que de tous les maux qui l’affligent, c’est celui pour lequel j’éprouve le plus d’empathie. Ainsi, je n’ai aucun souvenir de la maladie qui l’a ici alité. Son hospitalisation suivante sera pourtant la dernière.

Ce jour là, je suis accompagné de ma fille Laetitia. Elle lui apporte la dactylographie des chapitres II et III du second tome de ses mémoires dont elle vient de terminer la saisie d’après un manuscrit rédigé en pattes de mouche. Une trentaine de feuillets dans lesquels Francis décrit dans le détail ses années estudiantines, d’abord à Montpellier puis à Paris, dans les années 1950. De la capitale, il reviendra avec la conviction d’être devenu un « universitaire défroqué »  et gardera une haine tenace pour l’Université bien qu’il y professera l’histoire de la bande dessinée ; « Justement ! Avec la bande dessinée  J’introduisais le ver dans le fruit ! ». Si Francis décrit longuement ces années de formation classique – à le lire, il s’agirait plutôt de déformation -, c’est qu’elles constituent l’écrin de ses premières émotions livresques, celles qui changeront sa vie.

La ville des coups de téléphone dans le futur est le titre du troisième et dernier chapitre rédigé de ses mémoires. Est ainsi désigné Montpellier. En 1950, rue Foch et rue de l’Université, Francis découvre pléthore de librairies – généralistes et bouquinistes. « Je leur dois mes plus grandes révélations intellectuelles…, écrit-il. Et l’écroulement du paysage littéraire péniblement bâti par mes professeurs du lycée d’Alès. » Ainsi, Blaise Cendrars lui est brusquement révélé : « L’Homme Foudroyé est le premier et le meilleur exemple d’une série de « coups de téléphone dans le futur », c’est à dire la connaissance furtive ou par effractions d’évènements ou de rencontres appelés à se réaliser plus tard. » Au même rayon apparaissent Pierre Mac Orlan, Alexandre-Olivier Exmelin, les utopistes socialistes, les occultistes sulfureux. « Sur un périmètre de cent mètres, une puissance obscure avait jeté à mon insu la plupart des graines qui allaient croître et composer ma vie. » On comprend aussi à la lecture de ces lignes, qu’à Montpellier, il contracte cette maladie contagieuse qui ne fera qu’empirer au fil du temps, la bibliomanie.

A la fin de ces années 1950, une crue du Gardon détruit la totalité des bandes dessinées de son enfance, entreposées dans la cave familiale. Francis Lacassin ne quittera plus jamais ses livres. Et les choisira pour uniques compagnons de vie. Une certaine obsession qu’il me transmet en m’inculquant ses propres lois : « Quand tu découvres un livre que tu recherches, n’hésite jamais, prends-le. Quelque soit le prix. A mes débuts, il m’arrivait de tergiverser. Si je trouvais l’ouvrage trop cher, je pensais qu’il me suffirait d’attendre un peu pour en trouver un exemplaire moins onéreux. Pour certains livres, j’ai parfois attendu plusieurs décennies avant d’en revoir passer un exemplaire sous les yeux ! » Il donnait pour exemple le fameux Traité de criminalistique en sept volumes d’Edmond Locart qui occupa trente ans ses pensées avant d’occuper sa bibliothèque grâce à la vente des archives d’une agence de détectives privés. « N’hésite jamais à prendre un ouvrage que tu désires, même s’il n’est pas dans un état irréprochable. Avec un peu de chance, tu pourras plus tard l’échanger contre un exemplaire en meilleur état. » Grâce à ce principe, j’ai souvent été l’heureux récipiendaire d’un exemplaire issu de sa monumentale bibliothèque.

Aussi, avec Francis, j’ai écumé tous les bouquinistes de Paris. N’a-t-il pas lui même ratissé ceux du monde entier ? A la fin des années 1980, quand je descends à Nice pour interviewer Thomas Narcejac auquel il me présente, Francis m’embarque ensuite dans une longue tournée des bouquinistes où chacun le reconnaît et le reçoit avec effusion ; ce jour-là, il m’offre un exemplaire des Dix jours qui ébranlèrent le monde de John Reed, l’unique journaliste américain a avoir vécu la révolution bolchévique de 1917. Une édition peu coûteuse, mais soignée, du Club du Livre en 1958. « Il ne faut surtout pas mépriser les éditions populaires quand elles sont bien réalisées. » – le credo d’éditeur de ce bibliophile d’exception.

Chez Francis, édition et collection riment sans ambigüité. Pour nourrir ses préfaces, il se doit de chasser en permanence le moindre texte oublié, le fascicule perdu, toujours en édition originale. Aux frais de ses éditeurs – cela fait toujours partie du deal. Francis racontera souvent cette anecdote exemplaire : un jour qu’il apporte une nouvelle facture à Christian Bourgois, ce dernier s’emporte : « Ah non ! Ça suffit, je vous ai déjà payé des bibliothèques entières ! » Dès le lendemain, l’éditeur, penaud, rappelle, s’excuse : la veille, de mauvaises nouvelles de son comptable l’avaient mis de sale humeur. Et conclut : « Je ne sais pas si je vous ai payé des bibliothèques entières. Si c’est le cas, je suis content de l’avoir fait. »

En 1996, quand il revient à Montpellier pour la première fois depuis plusieurs décennies afin d’inaugurer le groupe scolaire Léo Malet, Francis décrit dans ce qui sera son texte ultime ses retrouvailles avec le « central téléphonique fantôme à usage du futur » : « Mon retour à Paris était prévu pour le lendemain en fin d’après-midi, cela me laissait tout le temps, trop de temps pour abîmer mon passé. Entre temps, j’avais rencontré Simenon. Dans sa sagesse, il prétendait que revenir sur ses traces était le plus sûr moyen de “ gâcher ses souvenirs “. Je l’ai fait. Il ne se trompait pas. »

Toutes les librairies de sa jeunesse ont disparu.

Francis Lacassin meurt dans la nuit de 11 au 12 août 2008 à l’hôpital parisien George Bizet où, quatre jours plus tôt, il a été opéré du cœur. Francis était âgé de 77 ans. « J’ai encore tant de livres à écrire !» répétait-il sans cesse à ses proches. Sur sa table de travail sont restées lettres mortes : ses monographies consacrées à Joë Hamman, Henri Fescourt, Alice Guy, l’aventure des cinéromans – autant de chantiers de fouille et d’écriture entamés cinquante ans plus tôt, peut-être encore pour longtemps à ciel ouvert. Mais sur cette table de travail, il laisse aussi le plan et le sommaire d’un ouvrage posthume : le second volume de sa Contre-histoire du cinéma. Confié à l’un de ses proches amis, Eric le Roy, président de la Fédération Internationale des Archives du Film, l’ouvrage marquera le point final de la bibliographie de Francis Lacassin.

Deux mois plus tard, à la mi-octobre 2008, le magazine XXI révèle la vérité sur la disparition de Philippe de Dieuleveult, 23 ans plus tôt. Il ne s’est pas maladroitement noyé dans le fleuve Zaïre au cours d’un raid touristique. Il a été arrêté par les services secrets du dictateur Mobutu puis exécuté – en sa qualité supposé d’espion du gouvernement français. La fin d’une histoire que Francis le romanesque n’aurait jamais osé imaginer.

 A l’automne, le légendaire appartement-bibliothèque du parc Montsouris se vide de ses 35 000 volumes, ses 15 000 journaux et revues, sa centaine de boites d’archives, de manuscrits et de correspondances, tous destinés à rejoindre les archives de l’Abbaye d’Ardenne, siège de l’Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine. Dès 1997, Francis avait légué sa collection à l’IMEC alors présidée par Christian Bourgois. Il gardait l’usufruit de ses volumes et pouvait enfin dormir rassuré. La dispersion de sa bibliothèque était la hantise de Francis ; « J’ai mis une vie à rassembler tous ces ouvrages ! Ils sont tous reliés les uns aux autres…». Une bibliothèque est l’œuvre d’une vie de lecteur. La bibliothèque de Francis Lacassin était sans doute son chef d’œuvre caché. La partie visible étant celle qu’il aura partagée avec les lecteurs.

  

Bibliographie :

Alexandre Fillon, Le parrain de la paralittérature, Livres-Hebdo, 2006.

Tristan Savin, Je suis un sorcier de l’étrange, Lire, 2006.

Bernard Bastide, Francis Lacassin est entré dans le livre, revue 1895, 2009.

Remerciement à Catel, Rodolphe Lachat, Philippe Ghielmetti, Roman Gigou et Zlatko Kruskovnjak.

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