Avec Blutch

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(Cet entretien a été publié pour la première fois en janvier 2010 dans le n° 592 de La Nouvelle Revue Française dans le cadre d’un dossier consacré à la bande dessinée et coordonnée par Christophe Quillien et Sébastien Gnaedig. Ces propos ont été recueillis chez Blutch, à Montmartre durant l’hiver 2009.)

Né en 1967, Blutch grandit à Illkirch-Graffenstaden. A la fin des années 1980, étudiant à aux Arts Décoratifs de Strasbourg, il gagne un concours de bandes dessinées organisé par le mensuel de Marcel Gotlib, Fluide Glacial. Depuis, il se consacre exclusivement au dessin. Outre les illustrations pour la presse et l’édition, sa bibliographie compte vingt-deux ouvrages. Seize sont des bandes dessinées.
Dans un domaine voué à la répétitivité, Blutch essaye de ne jamais raconter deux fois la même histoire. Sous la pointe de sa plume, de son pinceau, de son feutre ou de son stylo, l’humour et la mélancolie, l’irrationnel et le drame, dansent toujours ensemble. Les albums Peplum (Cornélius), Bloche (Fluide-Glacial),Vitesse moderne (Dupuis), Le petit Christian (L’Association) et C’était le bonheur (Futuropolis) en sont autant d’illustrations majeures.
En janvier 2010, Blutch est le président du trente-septième festival international de la bande dessinée, à Angoulême.

Quand prends-tu conscience que derrière les histoires, derrière les images, il existe des êtres qui les racontent, qui les dessinent ?

Les premières qui m’ont marqué en premier, ce sont celles de Picsou, de Donald et des neveux. Les aventures de Picsou, dans Picsou Magazine ou Mickey Parade, étaient réalisées par des dessinateurs différents et, petit, je savais reconnaître et différencier leurs styles, leurs manières. J’avais mes favoris et ceux que j’aimais moins.

Ce sont tes premières lectures?

Tintin aussi. Je ne lisais pas, j’étais trop petit, je ragardais. A cet âge, les images te marquent. Elles ont un pouvoir qui s’effacent un peu quand vient le mot. Tu peux te perdre dans une case. Dans Au Pays L’or Noir, Tintin est déguisé en arabe, il marche dans une ruelle et aperçoit au sommet d’une colline, au loin, une maison. Hergé crée l’illusion de la distance, du lointain. Il y a la foule des passants, ceux qui sont tout devant dans l’image, les autres un peu derrière et, très loin, la grosse maison. Tout un monde est là, figuré en une seule image. C’est très difficile quand on dessine de donner l’impression d’espace.

Tu te souviens d’une image, mais pas du récit ?

Oui, ce ne sont pas les grandes histoires, les grandes épopées, les aventures, les sagas qui me marquent, mais des séquences, des ambiances… Dans l’Oreille Cassée, la voiture de Tintin qui fonce à tombeau ouvert et passe devant le train de justesse ! Au début du livre, il y a une case de nuit, c’est l’hiver, les arbres sont nus, on voit la silhouette de la villa, la grille, le portail. Une simple petite image, mais il y a tout. La bande dessinée devient intéressante quand elle devient évocatrice, quand elle devient palpable, quand on y croit.

La bande dessinée est ta première ouverture vers un autre monde ?

Oui, la bande dessinée est la première fenêtre. La bande dessinée puis les films, la télévision. C’est tout, parce qu’il n’y avait pas de livre à la maison. Mes parents n’étaient pas des intellectuels, mais ils étaient sans préjugés, ils nous ont laissés grandir, mon frère et moi… Nous avons poussé comme la mauvaise herbe.

Et par la fenêtre de la télévision, que vois-tu ?

La télé en noir et blanc qui commence à midi et s’arrête à dix heures du soir. Pierre Tchernia qu’on prenait soit pour Walt Disney, soit pour le Père Noël. Danielle Gilbert, Les Mystères de l’Ouest, Jacques Martin.

Sur l’écran de télévision, tu vois des films marquants ?

Des westerns. Des tas de westerns.. Avant le magnétoscope, il fallait être sur le qui-vive. Notre rapport au film a changé depuis qu’il est enregistré. On peut le consulter comme un livre, maintenant. On avait une relation plus solennelle avec le temps. Si tu n’étais pas là à 20 heures trente, tu ne voyais pas le film… Donc, moi, j’ai été marqué par le plan de l’entrée de la galère de Jules César dans Cléopâtre, par les dents de Burt Lancaster dans Vera Cruz.

Tu te préoccupes déjà de celui qui réalise le film ?

Non. Dans un film, on regardait les acteurs. On ne disait pas « un film de Henry Hathaway », on disait « un film de John Wayne ». Aujourd’hui encore, je pense que Burt Lancaster, par exemple, n’est pas moins intéressant que Kubrick. Notre jugement a été modelé par la politique des auteurs. Alors que j’ai l’impression, quand on fabrique un film, que tous les gens qui y participent en sont un peu les auteurs. Selznick et Zanuck étaient certainement plus « auteurs » des films qu’ils produisaient que les réalisateurs qu’ils employaient. De plus, il faudrait évaluer l’importance des monteurs dans l’histoire du cinéma. Je pense à Marguerite renoir, par exemple, en France, dans les années 1930. La figure du cinéaste démiurge, créateur tout puissant, me fatigue. La marge de manœuvre pour ce qu’on appelle l’art est mince. C’est d’abord une question d’argent, le cinéma. Il ebn faut beaucoup et Orson Welles a fini en faisant la voix de Robin Masters dans Magnum. Pour être libre, il faut être démuni, comme Alain Cavalier peut-être… J’aime le cinéma d’hier parce que les morts, c’est commode, ils ne peuvent plus nous décevoir.

Tu n’as donc jamais eu la tentation du cinéma ?

Jouer, oui. Dans mes dessins aussi, j’interprète mes personnages.

Tu as toujours dessiné ?

Oui, j’ai toujours dessiné. Ce qui est très agréable dans l’enfance et que j’essaie de retrouver aujourd’hui, c’est de dessiner sans raison. Vivre pour dessiner et pas dessiner pour vivre (rires). J’essaye toujours de dessiner pour rien, pour que ça ne produise rien, même si c’est moche… Ce moment de l’enfance où l’on ne doute pas, c’est du combustible à brûler jusqu’à la fin de ses jours. L’enfance est un état proche de celui du réveil, au matin, tu es propre, tu es neuf. As-tu déjà essayé de regarder un film le matin? Tu te réveilles, tu regardes un film et tu le reçois de manière bien plus forte que le soir après une journée de tracas.

Tu as toujours dessiné sans raison ?

Au bout d’un moment, dessiner est un recours face à l’encombrement de la vie scolaire. Oui, au début, c’est une manière d’y échapper, je crois. Je trouve ces dix-huit années de scolarité terribles! A chaque instant, à chaque détour, à chaque coin de rue, tu risques d’être détourné de ce que tu veux, de ce que tu es, ou de ce que tu devrais devenir. C’est le moment de la vie le plus dangereux.Tu cours tous les risques et tu peux être entraîné n’importe où, même jusqu’au Bac Gestion. (Rires)

Mais tu entres aux Arts-décoratifs à 17 ans et tu gagnes très vite un concours qui t’ouvre la voie de la publication.

Oui, j’ai publié vite, à dix-neuf ans. J’étais un gros enfant gâté. Mais je ne voulais pas devenir le roi de la jungle.

A quel âge commences-tu à lire des romans ?

A l’adolescence. Ce qui me tombe sous la main. Goscinny avec Le petit Nicolas, Michel Tournier, John Irving, Norman Mailer surtout, Le Chant du Bourreau, Les nus et les morts. A dix-neuf ans, j ‘ai été frappé par Au-delà De Cette Limite Votre Ticket N’est Plus Valable. Romain Gary a réussi - enfin, il n’a rien réussi du tout -, mais il est arrivé à créer cette espèce de tension dans ses livres que je ne pourrais dé »finir que par « on y croit ». Moi, lecteur, j’y crois. Quand on a lu une fois, on ne l’a pas lu. Il faut relire. J’ai relu Monsieur Paul de Henri Calet, Pseudi de Emile Ajar. Deux bouquins qui, dans mon travail d’auteur, me guident.

Ton intérêt pour Gary et Ajar permet de mieux comprendre ton goût pour les expériences graphiques et narratives, ta volonté de ne pas te répéter.

J’aime changer de style ou changer de personnage, ne pas avoir de série. J’aime m’oublier. Je ne suis pas dogmatique, je n’ai aucune profession de foi. Déjà, quand j’étais môme, je changeais de monture en permanence : je copiais Picsou et puis, hop, je copiais Lucky Luke et puis, hop, je copiais Astérix. Je dessinais au stylo à bille quatre couleurs et puis, hop, je dessinais au feutre. Je dessine depuis trente-cinq ans et je dois changer de cheval régulièrement. Je m’ennuie vite, je m’ennuie de moi.

Tu lis beaucoup ?

Oui, oui! J’ai besoin de ça. Je ne peux pas vivre sans lire. Je lis plusieurs livres en même temps. Je lis comme les gens qui sont en prison. J’ai besoin.

La lecture a une incidence sur ton travail ?

Lire me fait penser. Je suis très préoccupé par mon travail et la lecture est un des moyens de trouver des solutions, des réponses. De nouvelles interrogations, aussi.

Et la peinture ?

(Blutch se lève, disparaît et revient avec un carnet aux pages noircies de notes manuscrites)

Alexandre Dumas, dans le Collier de la Reine : « un magnétisme puissant, émané des parfums et de la chaleur juvénile de ces trois corps assemblés par hasard, dominait le jeune homme et lui épanouissait la pensée en lui dilatant le coeur. » La peinture provoque cet état. La peinture t’épanouit la pensée en te dilatant le coeur.

Quand entres-tu en contact avec la peinture?

Je ne sais pas.

Tu te souviens de ta première émotion devant un tableau ?

Non. Ou plutôt si. Chez mes grands-parents dans la chambre à coucher, l’Angélus de Millet, très déprimant. Et plus déprimant encore, effrayant même, chez mes autres grands-parents, les tableaux avec Jésus, la crois, la résurrection. Tout cela très sombre. C’est une fois adulte, que j’ai commencé à apprécier les tableaux. Ces images sans mots. Il a fallu que je connaisse un peu la vie pour comprendre, non, pas comprendre : sentir.

Ton travail flirte parfois avec le surréalisme…

Le surréalisme m’a familiarisé avec ce qui n’a pas de sens. L’irrationnel. Il m’a donné le goût de l’insolite, de l’incongru, du dissonant.

L’esprit du surréalisme a influencé beaucoup de dessinateurs d’humour, mais tu ne t’es jamais essayé à cette discipline, le dessin pur…

Je regarde Steinberg, Ungerer et les autres depuis un certain temps, mais je crois que c’est la discipline la plus dure à aborder, la plus abstraite, la plus ingrate. Le dessinateur de bandes dessinées fait un travail beaucoup plus ordonné. Plus rassurant. Mais j’aimerais y arriver avec le temps, dessiner vraiment.

Tu as néanmoins dessiné un album, la Beauté, dans lequel chaque dessin doit se suffire à lui-même. Pourtant, on y sent la préoccupation de l’ensemble, de la suite, du dessin d’avant et de celui d’après. Est-ce encore une préoccupation d’auteur de bande dessinée ?

Bien sûr. Je le regrette, mais, finalement je crois que je suis obligé de passer par les mots. C’est à dire que je suis obligé de soutenir mon dessin par des mots, des phrases. Je crois.

Tu as vraiment envie de te débarrasser des mots ?

Oui, souvent! Mais j’y reviens. J’adore le dialogue. A la limite, un dessin raté dans une de mes bandes dessinées, ne me dérange pas. Mais il y a certaines bulles que je regrette, qui me trouent le bide quand je retombe dessus. Mal torchées, comme des fausses notes.

Si la bande dessinée est un art, les dessinateurs sont des artistes ?

Si un chanteur de variétés est un artiste, je suis artiste moi aussi. Je suis artiste mais sans être plasticien. Je ne suis pas écrivain non plus et pourtant j’écris. Mais j’ai des préoccupations d’artiste…

Quelles sont les préoccupations d’un artiste ?

C’est d’accepter le malaise (Rires) C’est de vivre avec ça.

Un artiste construit une œuvre ?

En ce qui concerne mon travail, mes livres, je ne m’accorde pas le mot « oeuvre ». Quand j’ai commencé à publier dans Fluide Glacial, j’étais content de travailler dans un magazine humoristique, populaire. Je voulais faire un truc industriel, qui soit diffusé. Je sortais des Arts Déco où l’on me proposait de m’orienter vers la peinture. Je m’étais dit : « Oh non, non! » Je ne voulais pas faire un travail muséifiable. Je ne voulais pas être civilisé. Je voulais être jetable.

On peut voir la bande dessinée comme un territoire vierge, entre mass-market et galerie d’art…

Oui, la bande dessinée est un moyen, pour moi, vraiment agréable d’acquérir une certaine liberté artistique. Je n’ai jamais été tenté par la réussite sociale du metteur en scène de cinéma ou par celle de l’écrivain de littérature. Avec tout ce que cela implique de servitude et de dévoiement. Le monde de la bande dessinée est un terrain en friche. Je suis libre. Au-dessus de la bande dessinée, il n’y a pas de Panthéon, tu es tranquille. D’une certaine manière, je me méfie du regard du monde. Tout ce qui m’intéresse, moi, c’est de « faire ».

Faire et défaire. Tu ne t’installes jamais dans une forme.

Je ne suis pas stable du tout, je ne pense pas avoir un style en dessin, je ne sais pas ce que signifie le “style”. A chaque début de livre, je ne sais pas du tout comment faire. Je recommence à zéro. Je laisse tomber mes manières de faire quand j’ai l’impression que je commence à me caricaturer moi-même. Quand je vois les tics apparaître, c’est horrible. Je veux toujours échapper à moi-même.

Et, aujourd’hui, tu travailles sur deux ouvrages en même temps. Une bande dessinée en strips, Adieu Paul Newman, et une suite de dessins, intitulée Le Reflux. Ce sont deux disciplines très différentes…

Cette bande dessinée me demande tellement d’effort que j’ai commencé cet autre livre. Le format du strip est étouffant. J’ai l’impression de creuser un tunnel. Ludovic Debeurmea dit que pour fabriquer de la bande dessinée, il fallait être calme, et que lui ne l’était pas, calme. Il a raison, il faut être calme, il faut être pondéré, méthodique, patient. Je ne suis rien de tout cela, mais je ne me vois pas envie de déserter le champ de bataille pour autant.

Tu rends laid le personnage masculin d’Adieu Paul Newman, mais tu soulignes la beauté des femmes qui l’entourent.

Je me suis représenté, avec quelques mois de plus.

Et ce personnage vit des histoires qui ne ressemblent pas à ta vie ?

Non. Peut-être, oui. Pour l’instant, le personnage principal est – je trouve – très déplaisant… J’ai envie de dessiner des choses plus agréables… Si Renoir me fascine, c’est parce qu’il chante la beauté ou la plénitude. Il est plus facile d’être amer, d’être cynique, d’être désabusé. C’est une forme de paresse intellectuelle, le sarcasme.

Dessiner Reflux est agréable ?

Reflux est un bréviaire. Un marabout de ficelle. Un cadavre exquis. À base de réminiscences. Tarzan, Alain Delon, André Hardellet, Michel Leiris, Saul Steinberg, André Franquin, Lucas Cranach, Marcel Bovis, Walt Disney… Donc, je suis parti pour un autre livre compliqué… J’ai quitté un truc compliqué pour quelque chose d’encore plus compliqué… Le second Petit Christian était trop facile à faire.

Trop facile à faire ?

Les gens vraiment proches, qui me connaissent parfaitement, me disent : « tu t’es pas foulé ». C’est vrai. C’était très agréable, mais il faut que je me donne un peu de mal.

Tu as la tentation de l’effacement et tu vis au sommet de la Butte -Montmartre…

A Paris, plus que dans un trou à la cambrousse, tu cours le risque de te perdre, de déraper. Ici, tu es plus tenté, plus charmé. Pour moi, la vie sociale, la vie en société, dans le monde, dans une ville capitale, c’est toutes les chances d’être corrumpu. J’ai cette idée en tête : « Mon bonhomme, on va tenter de te corrompre. » On va réussir à te faire un bac G. L’ermite est à l’abri… Je suis fasciné depuis toujours par les récits de naufrages et d’îles désertes. Le soldat japonais oublié sur un îlot en plein Pacifique. Les Robinsons Suisses… Dans un trou, Tu es moins tenté.

(note du 14 avril 2013 : les ouvrages en cours de réalisation dont il est question dans les lignes qui précèdent seront finalement agglomérés entre eux pour donner lieu à l’ouvrage Pour en finir avec le cinéma, publié en septembre 2011 au éditions Dargaud.)

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