Gerty Colin et Marcel Dassault : une relation particulière

( Sous le titre “Gerty et Marcel”, ce texte a fait l’objet d’une publication sous la forme d’un fascicule tiré à 365 exemplaires et envoyé comme carte de vœux aux amis de l’auteur en janvier 2013.)

Gerty Colin, dite Lise Lacour ou Eliane Roche, s’est éteinte le 23 juin 2006 à Malestroit dans le Morbihan, âgée de 85 ans. Dans ses archives, ses filles Danielle et Anne ont retrouvé une partie de sa correspondance avec Marcel Dassault. Deux brouillons de la main de Gerty et quatre-vingt lettres signées de l’avionneur. La première est datée du 13 août 1968 et la dernière du 26 mai 1983. Elles racontent quinze années de la collaboration entre le rédacteur en chef de Jours de France et sa plus fidèle romancière.
En 1968 , Gerty Colin et son époux José-André Lacour remontent de Saint-Paul de Vence où ils viennent de passer les trois dernières années. Ils sont financièrement à bout de souffle et logent pour quelques semaines chez leur fille aînée en banlieue parisienne. Gerty et José sont belges. Gerty est née en 1921 à La Louvière, en pays wallon, elle est fille unique, brillante écolière, présentée au Roi. A 18 ans, elle s’inscrit à l’Université Libre de Bruxelles en philologie romane. Latiniste, elle se destine au professorat, mais elle rencontre l’amour. Un jeune poète de 20 ans, José-André, originaire du bassin industriel de Charleroi. Avec son ami Alain Bosquet, il publie une revue de poésie, déjà remarquée, Pylone. La guerre et la naissance de leur fille Danielle précipitent leur union.
En 1945, Gerty et José s’installent à Paris. Après un premier succès littéraire à Bruxelles, le poète devenu romancier rêve de la ville lumière. Diplôme en poche, Gerty doit abandonner toute ambition universitaire. Le matin, elle écrit sous la dictée de José les romans de genre – western, policier, espionnage, fantastique, curiosa – qu’il signe sous un grand nombre de pseudonymes. En 1948, pour financer l’accouchement de leur seconde fille, Anne, José rédige en quelques jours un roman érotique, Clayton’s college. L’ouvrage lui vaudra le tribunal, mais restera un classique du genre, réédité par Régine Desforges, Jacques Sadoul puis Jean-Jacques Pauvert. L’après-midi, José cisèle de son écriture cursive, brûlant cigarette sur cigarette, les pages du roman en cours – celui qu’il signe de son nom – ou les dialogues d’une pièce de théâtre. De son côté, Gerty dactylographie les manuscrits de la veille.
Ainsi Gerty est devenue femme d’écrivain. En 1953, elle devient femme de lettres. Elle a 32 ans, elle écrit La bonne trentaine ; musique de chambre sensible et joyeuse. René Julliard, l’éditeur de José, le publie en 1955. Sans écho. Gerty travaille déjà sur un plus gros roman, plus symphonique, les amours de Marie Mancini et du roi Louis XIV, Un si grand amour. Une romance psychologique savamment documentée. Robert Laffont le publie en 1957. Le succès est aussitôt au rendez-vous et Gerty trouve sa voie, les mélodrames de l’amour mêlés au drame de l’histoire. Elle enchaîne avec Le destin de Cosima, la vie sentimentale de Cosima Wagner, publié en 1959. Cette fois, le succès est international.
Au même moment, les efforts constants de José, ces milliers de pages noircies, investies, finissent par payer. En 1956, son septième roman, La Mort en ce Jardin, est adapté par Luis Bunuel avec Simone Signoret et Michel Piccoli. Deux ans plus tard, L’année du bac, sa cinquième pièce, écrite en onze jours, est créée à Paris. Elle tient l’affiche jusqu’en 1961, est jouée dans onze pays. Dans le même temps, il signe l’adaptation de deux pièces américaines – dont Ouragan sur le Caine – qui suivent une voie identique. A quarante ans, José connaît l’ivresse d’être joué simultanément trois fois, chaque soir dans Paris, avec le même succès.
La famille Lacour s’est installée dans une grande demeure sur les hauteurs de Triel sur Seine. On y reçoit beaucoup – de Christian Bourgois à Yves Ciampi, de Daniel Gélin à Yves Robert -, la terrasse est large.
José jouit de ses succès, Gerty s’occupe du reste.
En 1963, José écrit un film avec Clouzot, L’enfer, qui ne sera jamais tourné. Pour travailler sur ce scénario, le cinéaste a invité les Lacour à Saint Paul de Vence, à la Colombe d’or. Ils s’y plaisent. Deux ans plus tard, Gerty et José laissent les bords de Seine et s’installent dans le sud avec leur fille Anne et – pour quelques mois – leur petit-fils José-Louis. Ils décélèrent, ils en ont les moyens, enfin. Après avoir réalisé lui-même l’adaptation cinématographique de L’année du bac, avec Sheila en débutante, José veut se consacrer exclusivement à son grand roman. La Malsamine. René Julliard en a publié le premier tome, passé inaperçu, en 1951. Dépité, José avait enchaîné avec trois autres romans qui avaient connu leur succès, mais il attendait le moment propice pour reprendre cet ouvrage, à ses yeux le plus important. Mais il peine sur ce qui doit être son chef d’œuvre et n’arrive pas à conclure ce second tome. De surcroît, les deux pièces écrites durant cette période ne sont pas montées, trop ambitieuses en termes de production, trop de monde sur scène. José dévisse et abandonne son stylo. Pendant ce temps, depuis Les châtelains de Laeken, l’histoire de la famille royale belge publiée en 1963 par Laffont, Gerty n’a rien produit non plus. Un jour, il faut lâcher la maison sur les remparts de Saint-Paul.
Et les deux écrivains qui n’écrivent plus reviennent dans ma vie.

Au début des années 2000, je demande à ma grand-mère d’écrire un texte sur Marcel Dassault. Beaucoup de repas de mon enfance étaient égayés des aventures du milliardaire. La plus fameuse était celle de sa maison de campagne. Invité dans la résidence secondaire de son vieil ami le publicitaire Bleustein-Blanchet, Dassault déclare s’y plaire. N’y aurait-il pas une maison à vendre à proximité ? Un agent immobilier est convoqué sur l’heure. Il existe une seule maison dans le périmètre et elle n’est pas à vendre. Ou plutôt, sous forme de boutade, ses propriétaires, en plein déjeuner, en demandent une somme exorbitante, quatre ou cinq fois sa valeur. Sans même visiter l’objet de son désir, Dassault accepte aussitôt, mais à l’unique condition que les vendeurs quittent leur maison immédiatement. Et mon grand-père José de se réjouir à l’évocation de ces gens abandonnant leur maison sur le champ, valises remplies à la hâte, mais avec un énorme chèque en poche. L’autre histoire récurrente des repas familiaux était la préférée de ma grand-mère Gerty. Un jour, Dassault croise dans un couloir du journal une femme aux yeux rouges. Il s’enquiert des raisons de ce visage tourmenté et apprend que cette femme vient de perdre son époux. En guise de consolation il lui fait parvenir non pas des paroles réconfortantes, mais une importante somme d’argent.
Quand, vingt-cinq ans plus tard, je projette de publier une revue au titre transparent, Déjà vu, je pense aux souvenirs de ma grand-mère sur Dassault. J’ai alors en tête Tonton Marcel, la bande dessinée satirique de Régis Franc, et les mots de Gerty s’avèrent lissés par le temps du pardon. Déjà vu ne vit pas le jour, mais Gerty ne termina jamais son texte non plus. Il reste pourtant 12 597 signes qui lui donnent la parole face aux 80 lettres de Marcel.
Elle raconte ainsi leur premier contact : « Etant en 1968 dans une période plutôt faiblarde question finances, nous avons eu la chance d’être engagés en août comme conférenciers sur un paquebot de croisière dans les pays nordiques.. Il s’agissait en fait de deux croisières de quinze jours. Le bateau est donc revenu au Havre entre les deux, au milieu du mois d’août, et si je raconte ces menus détail, c’est pour dire que le courrier nous y attendait, au Havre, et que j’eus la surprise d’y trouver une lettre de Marcel Dassault qui avait visiblement aimé mes deux livres et voulait m’engager pour lui écrire un roman inédit qui lui tenait à cœur. Il s’agissait d’une histoire de Maxim’s assortie de l’histoire d’une courtisane. Le paiement était très confortable; c’était vraiment une bonne nouvelle. Revenue à terre à la fin du mois, je me suis mise en rapport avec le journal, j’ai donné une réponse affirmative à cette proposition mirifique. »

En 1968, âgé de 76 ans, le providentiel Marcel Dassault est alors une légende vivante, l’un des industriels les plus puissants de l’hexagone. Sa vie raconte le passage d’un siècle à l’autre, du train à l’avion.
Marcel Dassault est né Marcel Bloch le 22 janvier 1892 dans le neuvième arrondissement de Paris. « D’un père alsacien  et d’une mère marseillaise » écrivit-il quatre-vingt huit ans plus tard. Quand il visite l‘exposition universelle de 1900, le plus jeune des quatre fils Bloch est âgé de huit ans et il connaît la révélation de « la fée électricité ». Dix ans plus tard, il s’inscrit à l’école Bréguet ; il sera ingénieur. Un jour, il voit passer le premier aéroplane à survoler la Tour Eiffel. En 1912, il s’inscrit à l’Ecole Supérieure d’Aéronautique, la seule du genre au monde. Il y côtoie Meyer Gourevitch, futur créateur du Mig soviétique.
En 1915, le jeune Marcel met au point une hélice révolutionnaire en « lamellé collé », baptisée Eclair. L’état décide d’en doter tous ses avions. C’est le premier succès de Marcel Bloch. Et aussi la martingale de toute sa carrière d’ingénieur doublé d’industriel : travailler uniquement pour l’état – principalement l’armée de l’air – et se développer avec les fonds de celui-ci. Dès 1916, il décide de construire son premier avion. Le gouvernement lui en commande mille exemplaires; la fortune. Le premier sort de l‘usine le 10 novembre 1918. Le lendemain, l’armistice est signée. La commande est divisée par dix.
Au lendemain de la grande guerre, Marcel épouse Madeleine. Elle a 18 ans et lui, 27. De son mariage, il dira quelques décennies plus tard : « Ce fut le plus beau jour de ma vie ». Deux fils naissent dans le même mouvement : Claude en 1920 et Serge en 1925. Les années 1920 et 1930 voient l’avionneur prospérer avec succès, en dépit d’une nationalisation sous le Front Populaire. En 1940, la défaite française l’abat en plein vol. Dès octobre, suite à la promulgation la loi sur le statut des juifs, Marcel Bloch est arrêté, considéré comme un « individu dangereux pour la sécurité publique et la Défense nationale ». Le Pilori, organe collaborationniste, se déchaîne : « Une telle crapule n’a même pas besoin de jugement. Puisque nous sommes toujours en guerre, il suffirait d’un poteau, d’un fossé et de dix balles pour que justice soit faite. » Le 30 mars 1944, c’est la Gestapo qui le prend en charge. Le 17 aout à Drancy, Marcel est embarqué dans le dernier train de déportation vers l’Allemagne, choisi personnellement par le SS Aloïs Brunner, bras droit d’Adolph Eichmann dans la mise en place de la solution finale. Le 25 aout 1944, Paris est libéré. Marcel arrive à Buchenwald.
Dans l’ouvrage très mince que Dassault consacrera à sa propre vie en 1970, Le talisman, il écrit sur ses premiers instants à Buchenwald : « Je vis une haute cheminée dont les briques étaient incandescentes et d’où s’échappait une épaisse fumée noire. Je demandai à un déporté arrivé avant moi au camp qu’elle était l’origine de ce feu de cheminée. Il me répondit que c’était le four crématoire et que, lorsque on était à Buchenwald, le tout était de savoir si un jour on en sortirait par la porte ou par la cheminée. » Matricule 39611. Le 13 avril 1945, les chars américains de Patton sont là. 25 000 français furent déportés à Buchenwald. Arrivé depuis huit mois, Marcel Bloch est des 2900 survivants. L’homme de 53 ans pèse 35 kilos. Pour revenir en France, il voyage en avion pour la première fois de sa vie. En 1946, il ajoute officiellement à son patronyme le pseudonyme de son frère – dit Chardasso puis Dassault -, héros de la résistance, qui a remonté les Champs Elysées avec le général de Gaulle le 26 aout 1944. Ainsi, en 1949, Marcel Bloch-Dassault devient Marcel Dassault. Il n’acceptera plus jamais d’être appelé Bloch. « Marcel Bloch est mort à Buchenwald », expliquera-t-il. Sur cette même trajectoire, la décennie suivante, il se convertit au catholicisme.
En 1952, Marcel Dassault construit le premier avion de chasse français à passer le mur du son : le Mystère II. En 1957, il lance le Mirage III. Son best seller : 1389 exemplaires en vingt-cinq ans d’exploitation. Avec pour meilleurs représentants les pilotes israéliens ce jour de 1967 quand, en quelques minutes, les Mirage de Tsahal abattent sept Mig syriens. Plus tard, pour justifier le nom du Mirage, Dassault écrira : « Dans mon idée, tout comme une vision dans le désert, le pilote ennemi le verrait mais ne l’atteindrait jamais. »

L’aventure de presse de Marcel Dassault commence en 1952. Une tradition chez les capitaines d’industrie de posséder son propre journal. Le 9 mai, les kiosques affichent un nouvel hebdomadaire : Semaine de France. L’objectif est de concurrencer Paris-Match, de l’industriel Jean Prouvost. A la fin de l’année, Dassault décide d’arrêter les frais. En novembre 1958, avec Jours de France, Dassault se relance dans la bataille. Le fidèle général Guillain de Bénouville dirige la rédaction. Très vite, le combat contre Paris-Match est de nouveau perdu. Pour sauver Jours de France, il faut changer d’orientation éditoriale; c’est à ce moment que Dassault et Bénouville conceptualisent celle de « la vie en rose ».
L’histoire de Jours de France est très peu documentée. Aucun historien de la presse ne semble s’y être intéressé et les biographes de Marcel Dassault, Pierre Assouline comme Guy Vadepied et Pierre Péan, effleurent le sujet. Dans son autobiographie, Le talisman, l’homme, alors âgé de soixante-dix huit ans, consacre l’avant-dernier chapitre à son journal. Par sa concision et sa franchise, il mérite d’être cité dans son intégralité : « Tout parlementaire désire avoir un petit journal. C’est ainsi que le général de Bénouville et moi-même avons crée Jours de France. Au début, Jours de France était un journal politique mais très vite nous avons compris que, pour qu’un journal politique ait une influence, il fallait qu’il soit beaucoup lu et que, pour être beaucoup lu, il ne fallait pas y parler politique. Cela nous a conduit à faire un hebdomadaire de grande diffusion dans lequel nous ne parlons jamais des catastrophes que l’on voit à la télévision, dont nous entretient la radio et que reprennent tous les quotidiens. Nous avons voulu donner à nos lecteurs quelque chose d’autre. Les femmes sont très intéressées par nos romans, et surtout par la mode, bien sur, qui plaît aussi aux hommes. C’est en quelque sorte, l’hebdomadaire de la vie en rose ! Lorsque, par hasard, nous publions un article politique, il est vu par 4 millions de lectrices et de lecteurs. » En regard du style plane adopté tout au long du texte, l’unique point d’exclamation utilisé pour l’avant-dernière phrase hystérise brusquement la phrase, à la manière d’un slogan. En réalité, une profession de foi.

Dès sa création, Jours de France installe ses bureaux au rond-point des Champs-Elysées, dans l’hôtel construit par le duc de Morny pour la future princesse Poniatowski. Les murs des bureaux sont décorés de toile des maîtres que le maître des lieux affectionne : Boudin, Utrillo, Cézanne. C’est là que chaque jour, Dassault viendra superviser la bonne marche de son entreprise de presse tout en dirigeant le reste de son empire industriel. C’est à l’hôtel de Morny que tout se passe, que Dassault reçoit tout le monde. De tous bord : des communistes qui viennent solliciter une aide pour renflouer l’Humanité et auxquels le matricule 39611 ne refuse jamais rien, ou Jacques Chirac qui a sauté sur ses genoux quand il accompagnait son banquier de père, ami des Dassault. Si Marcel a été radical-socialiste avant-guerre, il deviendra député gaulliste dans les années 1950 pour terminer sa carrière politique doyen de l’assemblée en 1986, dans la mouvance du jeune Chirac. Le pouvoir politique lié à la puissance industrielle, c’est une simple loi des affaires.
Il n’est pas certain que la rentabilité financière du journal fut une priorité pour son propriétaire. Dans le monde de la presse, il se disait que Jours de France était plus donné que vendu. Il est vrai que l’hebdomadaire était routé gratuitement à tous les cabinets de médecins et de dentiste de l’hexagone. Il est vrai aussi qu’il était distribué aux milliers de salariés des entreprises Dassault. Il est vrai que lors de ses campagnes, chacun de ses électeurs est gratifié d’exemplaires du journal. Plus que d’être vendu ce qui importait à Dassault était d’être lu.
Une anecdote rapportée par Pierre Assouline : Marcel Dassault remonte les Champs Elysées, il se rend au cinéma. Passant devant un kiosque à journaux, il inspecte la devanture. Où est Jours de France ? Caché entre deux autres hebdomadaires. Dassault gourmande la kiosquière « Ça ne va pas. Il va falloir arranger cela… Tenez, je vais vous en acheter un… » Il lui tend un billet de 500 francs et part sans attendre la monnaie.
En 1964, Marcel Dassault connaît un drame personnel qui l’affiche en Une de l’actualité: son épouse est enlevée, une rançon est demandée. Les ravisseurs se révèlent des branquignols, pas sanguinaires, que la police confond avec rapidité. Pendant sa détention, Madame Dassault a été très bien traitée, elle lisait Bonnes soirées. Le cerveau est un ancien huissier de Jours de France, très au fait des allées et venues de son patron. Vingt ans de prison ferme.
A la fin de l’année 1965, Dassault se lance son plus grand défi de presse : le lancement du quotidien Vingt-quatre heures. Il y investit une fortune et tout son temps, s’impliquant à tous les niveaux de la conception du journal. Moins d’un an plus tard, il stoppe l’hémorragie financière et abandonne définitivement son rêve ultime de capitaine de presse – finalement réalisé par son fils Serge qui achètera Le Figaro dans une optique éditoriale que n’aurait pas désavouée son père : « J’en ai assez de me faire insulter par des journalistes incompétents, donc je veux pouvoir répondre. »
Dès lors, toute sa passion pour la presse se cristallise sur Jours de France. Pierre Assouline décrit ainsi Marcel Dassault dans son rôle de rédacteur en chef : « Il bombarde ses chefs de service de notes à tout propos. Certaines font deux lignes, d’autre une page. Tout y passe : la longueur d’une définition de mots croisés, l’ordre du sommaire, le contenu des petites annonces… » Il choisit les célébrités affichées en couverture, ses préférés semblent être Thierry le Luron, Chantal Goya, Sylvie Vartan, Dalida, Caroline de Monaco ou, beaucoup plus tard, Sophie Marceau, dont il produira le premier film, La Boum. Au sommaire de son journal dans les années 1970: deux séquences atypiques : une rubrique aéronautique très pointue et une chronique mondaine en images assurée par Edgar Schneider, présent sur chaque cliché avec brushing grisonnant et cols pelles à tarte.
C’est donc un patron de presse atypique –revendiquant le rôle de rédacteur en chef – qui surgit dans la vie de Gerty un beau jour de l’été 1968.

La première lettre débute par un sobre « Madame, », puis : « J’ai été intéressé par votre roman Un si grand amour, notamment par la première partie qui se rapporte aux amours de Marie Mancini et Louis XIV. » Il annonce l’achat des droits du roman aux éditions Robert Laffont. Dès la sixième ligne, l’homme va droit au but, sa proposition est aussi directe que concrète : « Par ailleurs, j’aimerais savoir si vous pourriez écrire pour Jours de France un roman, qui durerait à peu près un an et qui comporterait chaque semaine une livraison de 16 pages dactylographiées, à double interligne ? Chaque livraison vous serait payée 1.500 francs. » En 1968, le SMIG est alors de 540 francs, mensuel. Dans la foulée, le patron de Jours de France « propose » deux sujets susceptibles de l’intéresser : l’histoire du restaurant Maxim’s ou celle des égéries de la IIIe République. « Si cette proposition vous intéresse, veuillez me le faire savoir et je vous convoquerai début septembre pour que nous puissions en discuter plus à fond. Croyez, Madame, à l’expression de mes sentiments les meilleurs.». Un tampon stipule : « Dicté par téléphone ».
Le courrier du 5 septembre laisse entendre que Gerty et Marcel se sont parlés : « Faisant suite à notre conversation, à titre d’essai, commencez par l’histoire de Rachel, en six épisodes. » Dès cette seconde lettre, il se mêle de l’histoire : « Ce récit doit être historique, mais aussi romancé. Ajoutez-lui une histoire créée de toutes pièces, par exemple celle de la femme de chambre de Rachel. Ces deux histoires s’entremêleraient l’une l’autre. » Le rédacteur en chef annonce par ailleurs que la romancière disposera « entièrement des droits de ces articles pour faire paraître un livre en librairie. » On ne peut pas rêver meilleurs conditions financières. Pour la première fois, la lettre est signée de la main de Marcel Dassault.
Les quatre lettres du mois d’octobre 1968 sont adressées en Belgique, à Gilly, dans la périphérie de Charleroi, chez belle-maman Blanche Lacour. Gerty et José ont trouvé refuge dans le giron familial. A la lecture des courriers de Marcel, Gerty semble travailler dur depuis un mois et demi. Les deux premiers épisodes de Rachel sont jugés « parfaits », mais le troisième fait déjà tousser le commanditaire. « Puisque nous faisons à la fois de l’histoire et du roman, je souhaite que Rachel soit une héroïne pour le lecteur. A cet effet, il faut supprimer de son caractère tout ce qu’il a de mauvais et de désagréable pour que le lecteur ne s’en dégoutte pas. » Pour la suite, il aimerait lire « des choses plus légères et plus charmantes dans le genre de la première partie d’Un si grand amour, jusqu’au moment où Louis VIV conduit Marie Mancini prendre le carosse qui va l’emmener en Italie. » Sa dactylographe oublie un R à Carrosse et la lettre est sans doute signée sans être relue.
Le 17 octobre, Marcel annonce qu’il a « rectifié » le troisième épisode de Rachel « pour le mettre davantage dans le style des lecteurs de Jours de France ». Il rappelle à la romancière qu’il lui a suggéré d’imaginer une femme de chambre « ce qui aurait permis de diversifier le récit. » Pour autant, après ce tour de chauffe, il lance déjà Gerty sur la piste de Maxim’s et attend avec impatience ses premiers essais « car je veux me rendre compte si vous avez bien compris le style de Jours de France, on ne dit jamais du mal de personne, on voit toujours les choses du bon côté, ce qui n’empêche pas des récits légers et quelque peu galants, sans arriver, naturellement, à une grossièreté excessive. »

L’écriture, Marcel Dassault y a pris goût au tournant des années 1910 quand il était encore jeune étudiant de Sup’Aéro. A une époque où il était reproché aux ingénieurs de ne pas savoir exprimer leurs idées sous forme de rapports clairs et compréhensibles, le professeur Borie devait enseigner à ses élèves en aéronautique les rudiments de la rédaction. Un manuscrit retrouvé par Pierre Assouline à la Bibliothèque Nationale extrait la substantifique moelle de son enseignement. Il conseille à ses apprentis ingénieurs de fuir les digressions « qui alourdissent le développement, fatiguent le lecteur, obscurcissent l’argumentation. » En terme de style, « le ton doit être simple  (…) en proscrivant tous les mots, toutes les expressions, toutes les phrases qui ne seraient pas celles que l’on ferait volontiers en causant correctement, mais naturellement, avec un ami bien élevé (…) Il faut se rappeler qu’en affaire le temps est précieux et ne pas gaspiller inutilement celui de nos lecteurs. »
Les souvenirs de lectures préférés de Marcel Dassault trouvent leur source dans sa jeunesse. La Fontaine, la comtesse de Ségur, Delly, Perrault, Jules Vernes. Amateur de conte et de fable, il estime que toute la philosophie du monde – comprendre : le bon sens -, est révélée dans ces lectures. Il semble qu’il arrête de lire de la fiction vers 26 ans. Quand il y revient, 40 ans plus tard, c’est donc pour des raisons professionnelles.

Pour ce rédacteur en chef aux goûts littéraires particuliers, Gerty se remet au travail selon ses indications. L’histoire d’une cocotte. Dans les années 2000, elle écrit à propos de cette genèse : « Il s’avéra que les plus célèbres courtisanes françaises, les plus fameuses et les plus ruineuses, avaient toutes commencé de la même façon: une liaison amoureuse dans leur prime jeunesse, suivie par l’utilisation de leur beauté, de leur aura sexuelle pour devenir des femmes très désirées et entretenues royalement par des hommes très riches qu’elles ruinaient fréquemment très allègrement. Elles étaient intelligentes et avaient le plus souvent connu dans leur prime jeunesse des déboires variés: perte des parents, père cruel, misère, etc. J’avais donc à imaginer quelque chose de semblable pour une héroïne, quelque chose de pas trop tragique, pas trop choquant surtout, car Jours de France était évidemment une revue qui ne devait pas trop attrister, pas verser dans le vulgaire, encore moins dans le choquant. Nous étions à l’époque sans domicile fixe, attendant de trouver un appartement à notre convenance (la crise du logement, plus de vingt ans après la fin de la guerre n’était pas encore entièrement terminée), nous faisions des séjours au château du Rondon, noble demeure appartenant à la Société des Auteurs pour le repos ou le travail paisible de ses adhérents, située à Olivet, sur le Loiret, près d’Orléans. J’ai inventé une jeune orpheline de seize ans, ne voulant plus être à la charge de personne, et, étant intelligente, assez instruite, sachant coudre et broder et parlant même un peu d’anglais, désirait venir chercher un métier à Paris. Elle y avait un ami d’enfance, Léon, qui était chasseur au fameux Maxim’s. Grâce à cet emploi, que je décrivis, il connaissait bien la capitale, au moins sous un aspect particulier, et le quartier où se trouvait le célèbre restaurant, fréquenté par des hommes du monde – et des femmes du demi-monde. Il trouva rapidement une chambre avec cheminée sous des combles pour sa protégée, et un emploi chez une modiste qui faisait un chemin remarquable: Jeanne Lanvin. Elle y était arpète, livrait les chapeaux à une clientèle chic, et se fit aimer grâce à sa gentillesse par les ouvrières de l’atelier, notamment par l’une d’elles, remarquablement douée. Catherine était aux anges. Elle le fut encore plus encore le soir où elle alla voir la Dame de chez Maxim’s, Léon ayant été invité « avec une petite amie » par l’auteur, Feydeau, client assidu de l’établissement en question. La suite était à trouver, et je le fis. »

Le 26 décembre, Marcel écrit à Gerty, basée à Gilly : « Votre deuxième épisode est bien, et il ne dit du mal de personne ». Le 2 janvier 1969, il poursuit : « Votre troisième épisode de Maxim’s est très bien. » le 10 janvier : « Si ce récit se termine aussi bien qu’il a commencé, nous en ferons d’autres à la suite. » Dans la lettre du 29, premier écho d’un premier faux pas : un épisode est refusé. « Comme déjà dit, je vous réglerai l’épisode qui ne paraîtra pas. Enchaînez avec d’autres épisodes. »
Les courriers suivants sont datés de mars et sont adressés au château du Rondon où le couple Lacour loge et travaille. Une lettre du 10 mars notifie que 12 épisodes ont déjà été acceptés, dont un entièrement réécrit, et que 13 ont donc été réglés pour la somme de 19 500 francs. Auparavant, celle du 3 mars, en dit long sur le dirigisme rédactionnel du créateur de Jours de France. Il s’agit du huitième épisode de Maxim’s. « Il n’est pas mal, mais il y a quand même, comme d’habitude, des choses qui peuvent être désagréables pour les lecteurs et qui n’apportent rien au récit. » Il fait part des coupes franches faites au texte, sans manquer de les justifier : « A la page 2, je lis : “Sa mère aurait voulu qu’il se mariât, mais il ne répondait que mollement à ses insinuations et il regardait à peine les jeunes filles de son rang. Il ne lui était jamais venu à l’idée qu’il put faire un mariage d’amour : cela se portait peu dans sa classe sociale et les jouvencelles titrées n’avaient pas d’attrait à ses yeux.“ Cette phrase n’apporte rien au récit et il y a beaucoup de jouvencelles titrées qui ont beaucoup d’attraits et qui sont lectrices de Jours de France. Inutile d’être désagréable avec elles. » Après encore un certain nombre de phrases coupées pour leur « inutilité », c’est à une correction de texte que s’affaire Marcel, arrivé au dernier paragraphe de la page 14 : « Votre phrase commence par “Mais la jeune femme, sitôt après lui avoir confié son manteau, venait au petit chasseur et lui disait bonsoir avec une simplicité naturelle…“ j’ai remplacé ce paragraphe par : “ Mais la jeune femme, sitôt après lui avoir confié son manteau, venait au petit chasseur et lui disait bonsoir en l’embrassant sur les deux joues, comme d’habitude, au grand étonnement des dames du vestiaire.“ »

Si Marcel se permet de donner des leçons d’écriture, c’est qu’il écrit lui-même, chaque semaine, sa célèbre rubrique Le café du commerce. Sous forme de dialogue, Dassault fait discuter ses habitués sur la marche du monde, avec pour seul objet philosophique : le bon sens. C’est sa manière à lui de prendre la parole dans l’agora, en sage. La prétention de l’un des hommes les plus riches de France à vouloir donner une voix et une pensée à l’homme de la rue fera longtemps ricaner Cavanna et les siens. Quelques décennies plus tard, déconnectées de leur actualité, les chroniques du Café du commerce sont devenues pour la plupart incompréhensibles. Le propre du journalisme politique.

En juin 1969, les Lacour sont toujours au Château du Rondon. Le 16 de ce mois, Marcel revient sur l’une de ses obsessions concernant l’écriture de Gerty « Chère Madame, Un si grand amour était très bien jusqu’au moment où Marie monte en carrosse pour partir en Italie. Je n’aimais plus la suite. » Il croit voir le même syndrome à l’œuvre dans Maxim’s et situe le moment de bascule à l’arrivée du personnage – réel – de la Belle Otéro. Il conseille à sa romancière de se recentrer sur les aventures des deux personnages imaginaires : Catherine et Léon. « Catherine devenant une grande courtisane et ayant toutes sortes d’aventures auxquelles Léon participerait de temps à autre. Je vous rappelle que ce roman se terminerait en 1918 par le mariage de Catherine avec un officier américain. Léon la verrait partir avec regret. Qu’en pensez-vous ? » Dès le lendemain, une nouvelle lettre arrive au Rondon : «  Ce roman ne s’appellerait pas Maxim’s, mais par exemple Catherine d’Olivet. Dites-moi ce que vous en pensez ? » Deux jours, plus tard : nouvelle lettre. Entretemps, Marcel et Gerty semble avoir parlé au téléphone. « Chère Madame, Comme suite à notre conversation, Léon qui aura toujours été l’ami fidèle de Catherine, mais qui n’aura jamais couché avec elle, finira par épouser une jeune sœur de Catherine, aussi jolie, mais beaucoup, plus simple, au moment où Catherine elle-même se mariera. Croyez, chère Madame, à l’assurance des mes sentiments les meilleurs. »

Entre temps, Gerty a mis en pratique le système appris de José dans entre 1945 et 1955. Dissocier le travail alimentaire de l’œuvre sans contrainte. Financer la seconde par le premier. Elle avait cru un temps fusionner les deux avec ses romans historiques, mais la pression de Dassaut fausse soudain l’équilibre entre ses aspirations à la fois littéraires et romanesques. Dassault envisage le roman comme un scénario, il voit l’intrigue et n’entend pas la musique des mots et des idées qui peuvent donner vie à la plus simple des histoires. En cette année 1969, pour retrouver le pur plaisir d’écrire, Gerty s’évade avec son second roman chez Julliard, Un tour au purgatoire. Le portrait d’un peintre, inspiré de Clouzot – qu’elle a bien connu – et de Picasso – sur lequel, elle a beaucoup lu. L’ouvrage passe inaperçu. Elle doit abandonner sa veine littéraire pour la seule alimentaire.

L’été 1969 est parisien pour les Lacour, installés dans l’appartement d’un ami, vaste grenier d’un immeuble de la rue Servandoni dans le sixième arrondissement. Marcel Dassault se déclare satisfait des nouveaux épisodes rendus. Le 27 août, il dicte par téléphone à sa dactylographe : « J’ai lu le quinzième épisode de Catherine d’Olivet. Léon est bien dans son rôle et vous ne dites pas de mal de Sarah Bernhardt, c’est parfait. »
Le 17 septembre, le vent tourne : « Nous vous avons payé les épisodes 17 et 18, bien que je les trouve mauvais et qu’il faille les refaire. » La critique du rédacteur en chef concerne essentiellement la tournure d’esprit de Catherine : « Elle ne doit pas être antipathique au lecteur ». Fin octobre, Gerty est rentrée en grâce : « Vos derniers épisodes sont bons ». Il demande simplement un peu de mouvement : « Comme votre récit doit être très illustré, pour pouvoir trouver des sujets de dessins, il fait que l’action soit assez rapide. » A la mi novembre, il rappelle qu’il désire un épisode par semaine et que « nous attendrons, probablement, que ce roman soit entièrement rédigé avant d’en commencer la publication. »
Entre novembre 1969 et mai 1970, chaque semaine, Gerty rend un épisode de Catherine d’Olivet. Durant cette période, les Lacour trouvent un grand appartement au 44 rue de la Pompe, dans le seizième arrondissement. Ils y resteront jusqu’aux derniers jours de José-André.

Pendant ce temps, entre 1969 et 1970, Marcel Dassault écrit ses mémoires. Il s’adjoint les services de collaborateurs pour la documentation, mais ne laisse sans doute à personne le soin d’écrire à sa place. On reconnaît dans son style les préceptes chers au professeur Borie, il semble écrire un rapport, sur sa vie. Il choisit pour titre celui d’un roman de Walter Scott, Le talisman. Le sien est un trèfle à quatre feuilles qui n’a jamais quitté son portefeuille. C’est l’aspect le plus ésotérique de l’ouvrage.
Bénouville est un ami de l’éditeur Robert Laffont, dont la Générale Immobilière Marcel Dassault possède 6,76% des parts. Laffont trouve le manuscrit bien mince pour sa collection Vécu, publiée en grand format, mais c’est le prix de vente du livre qui rebute finalement l’écrivain. Douze francs, propose l’éditeur. L’avionneur ne veut pas que son livre excède trois francs. Dans cette optique, Bénouville se rapproche des éditions de poche J’ai Lu, dirigé par Frédéric Ditis. Celui-ci choisit du papier épais, un corps de typographie important. Divise tous les sujets en autant de chapitres. Gagne de la place, de la main pour transformer le manuscrit en livre. Assouline rapporte que Dassault déclarera à Ditis : « Vous êtes mieux qu’un éditeur, vous êtes un collaborateur ». L’éditeur suggère parfois de rallonger un chapitre. Dassault accepte de reprendre la plume, le temps d’une ligne ou deux supplémentaires, rarement plus, Dassault ne délaye pas son encre. Il ne se laisse pas non plus dévier de sa ligne d’écriture, objective et scientifique. Quand Ditis lui propose d’évoquer avec plus d’insistance la guerre des Six Jours et lui suggère d’ajouter : « ces Mirage qui ont si bien fait leurs preuves aux mains des Israéliens contre les avions soviétiques des Egyptiens… ». Dassault s’y refuse : « Jusqu’à présent, on n’a rien écrit de désagréable pour personne. Pourquoi maintenant dire du mal des avions russes ? » Ce serait oublier que le concepteur du légendaire Mig côtoyait Marcel, sur les bancs de Sup’Aéro, 58 ans plus tôt.
Tiré initialement à 50 000 exemplaires, Le talisman bénéficie d’une campagne publicitaire tous médias, financée par l’auteur. Il se vendra 350 000 exemplaires, mais le taux de droits d’auteur – 6%, – touché par Marcel Dassault ne compensera pas les sommes engagés pour le promouvoir.

Après un silence de près de six mois, Marcel reprend la plume. La lettre du 5 mai qui arrive au nouveau domicile parisien de Gerty tombe comme un couperet : « J’ai trouvé que votre roman prenait une mauvaise posture ». Marcel annule la commande des 52 épisodes de Catherine d’Olivet, et joins un chèque de 16 500 francs pour couvrir les 11 épisodes restant à écrire. Il conclut par : « Tous les droits d’éditions vous sont réservés, mais nous n’avons pas l’intention de faire paraître ce roman dans Jours de France. »
40 ans plus tard, Gerty note : « J’étais d’une certaine manière soulagée, ayant déjà touché une jolie somme, et ne me trouvant plus astreinte à un travail que je n’avais jamais fait auparavant et qui était assez dur. J’en étais à la naissance d’une histoire d’amour entre notre arpète et un jeune comte, Philippe de Beausoleil, plus épris qu’il n’aurait été de mise de la jeune beauté. Après avoir succombé à ses avances, logée dans un appartement superbe, pourvue d’une femme de chambre, de bijoux et de toilettes splendides, elle faisait une entrée éblouissante chez Maxim’s et devenait une sorte de cocotte, très jeune, très belle, déjà très convoitée… Je ne vais pas raconter toute cette histoire, j’en ai déjà dit assez. Outre l’intrigue proprement dite, avec plein de nouveaux personnages, elle décrivait des tas de choses: l’exposition universelle de 1900, les premières automobiles, Trouville célèbre station balnéaire, évidemment des histoires de cocottes connues, fréquentant Maxim’s, et celles de nobles ruinés se refaisant une fortune en épousant de riches jeunes filles américaines, tout éblouies de devenir des baronnes françaises. — bref, à travers le roman, une description de la belle époque. Marcel Dassault était content, mais mon œuvre n’avait pas encore commencé de paraître. Ce que je devais trouver, c’était que Catherine d’Olivet rompe avec le comte et devienne enfin une vraie « cocotte », célèbre, changeant de partenaire au gré de ses envies et surtout de leur générosité, à la manière de la belle Otero. Un jour, à la suite d’un incident tragique pour elle, elle eut un autre amant. Et je m’ingéniai à lui en trouver d’autres. C’est alors que Marcel Dassault m’a décidément renvoyée. Cette fois, il me dit son indignation d’avoir vu se terminer une belle histoire d’amour et de voir ensuite cette chère Catherine devenir une courtisane. Il avait visiblement oublié que, sur son ordre, Catherine d’Olivet devait devenir une cocotte. Comme c’était un patron généreux, il me paya tous les épisodes qu’il m’avait commandés, y compris ceux que je n’avais pas encore écrits. Fin du premier acte de nos relations. La somme étant des plus coquettes; je n’allais pas me mettre à pleurer! »
La liaison est rompue pour cinq mois. Entre temps, Gerty a pris langue avec les éditions Fleuve Noir, une maison qu’elle connaît bien. En 1954, José y avait créé la collection Angoisse et, sous le pseudonyme – partagé avec Jean-Claude Carrière – de Benoît Becker, il avait signé de nombreux titres devenus des classiques de la littérature bis. Tous ces travaux lui avaient permis de financer l’écriture de ses romans et de ses pièces de théâtre. Le travail effectué sur commande pour Dassault ne semble pas à Gerty un matériau assez littéraire pour l’apporter chez ses éditeurs naturels – Julliard et Laffont -, elle se tourne tout naturellement chez les vieux camarades du Fleuve Noir qui ne voient pas arriver d’un mauvais œil un roman populaire soigneusement écrit, presque terminé et déjà entièrement financé.
Gerty écrit : « Je téléphonai à la secrétaire de mon Marcel pour lui demander d’avoir la gentillesse de me renvoyer mon manuscrit puisqu’il ne servait plus à rien pour Jours de France. Naturellement elle accepta et elle était en train de faire un paquet de mes feuillets lorsque son patron entra dans son bureau. « Qu’est-ce que vous faites? » lui demanda-t-il. Elle le lui dit. Et il répondit alors qu’il souhaitait relire tout ça. »
Marcel se réveille le 12 octobre : « Je vous rappelle que j’ai payé, en entier, le roman Catherine d’Olivet et que j’ai, pour beaucoup, collaboré à sa rédaction. Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous l’éditiez en librairie, mais, bien entendu, nous nous réservons les droits de presse. » Le mois suivant, Marcel, revient à la charge et propose à Gerty d’écarter la seconde partie qu’il juge « invraisemblable » : « Si vous voulez écrire une nouvelle suite aux premiers épisodes, nous sommes disposés à vous la payer ».
Gerty note dans son mémoire : « Mais avec des ukases concernant la suite. Philippe et Catherine devaient se réconcilier. Mais il ne pouvait pas y avoir de mariage entre eux. Philippe devait mourir à la guerre, et Catherine épouser un Américain. Si je suivais ces consignes, le roman paraîtrait dans le journal. Naturellement, il me paierait à nouveau les épisodes. Et je me suis remise au travail. J’ai observé les injonctions, en les mettant le mieux possible à ma sauce, c’est-à-dire en essayant de ne pas verser dans une intrigue bébête. Catherine a ouvert avec son amie de chez Jeanne Lanvin une boutique de mode capable de rivaliser avec cette dernière, et c’est dans cette boutique que Philippe, accompagné de l’Américaine qui l’avait contraint au mariage, a retrouvé sa Catherine et n’a pu s’empêcher de renouer une relation amoureuse avec elle. Alors que l’automobile avait souvent été l’objet de ses sarcasmes, il s’est passionné pour l’aviation, est devenu un des as de la guerre 14-18, mais est malheureusement mort dans un combat aérien. Catherine était inconsolable, mais ayant rencontré au moment de l’Armistice un jeune Américain avec qui Philippe et elle avaient noué une amitié lors d’un voyage qu’ils faisaient (en Autriche je crois) juste avant l’attentat de Sarajevo, elle finit par se consoler et elle accepta de l’épouser et de le suivre à Hollywood où, dans le civil, il était médecin. »

En janvier 1971, Marcel juge « bien » trois des nouveaux épisodes écrits. Deux mois plus tard, le 4 mars, l’insatisfaction revient : « Je ne suis pas d’accord avec la suite de Catherine d’Olivet. En effet, Catherine a déjà trompé Philippe une fois avec Albin, il me semble que cela suffit. » Le rédacteur en chef en conclu que ce roman doit être plus court que prévu. 35 épisodes suffiront. Après avoir précisé en quatre paragraphes les péripéties qui doivent ponctuer la fin du roman, il démontre le bien fondé de sa décision en revenant sur Un si grand amour. Le roman de Gerty, édité quatorze ans auparavant par Robert Laffont doit justement être republié ces prochains mois dans Jours de France. Amputé. « Il est évident que Un si grand amour qui ne comportera que 17épisodes puisqu’on s’arrêtera au départ de Marie dans le carrosse, alors que le roi de France pleure sur les genoux de sa mère, fera un roman beaucoup plus charmant que si on l’avait publié en entier avec trop d’aventures diverses. »
Durant le printemps puis l’été 1971, l’avionneur se révèle de plus en plus directif sur la tournure des évènements. Le courrier du 21 mai stipule sans rond de jambes : « les pages 4, 5 et 6 de votre 32 ème épisode sont remplacés par le texte ci-joint ». Les retouches vraisemblablement dictées par Marcel lui-même ne figurent pas dans les archives de Gerty Colin.
A l’automne 1971, la rédaction de Catherine d’Olivet est enfin terminée. Le 12 avril, Marcel annonce à sa romancière que le premier épisode paraîtra dans le n° 912 du 14 juin. Il ajoute : « Si vous avez écrit un nouveau roman, je vous prie de me l’adresser ou si vous avez une idée pour en écrire un, veuillez m’envoyer le synopsis. »
Pourtant échaudée, Gerty envoie un nouveau projet dans les jours qui suivent. Une suite à Catherine d’Olivet. Marcel, hésite, propose ses propres idées, puis abandonne – « J’en ai assez de Catherine d’Olivet et je ne veux pas de suite à ce roman. » Gerty insiste, ce roman sera celui de Peggy, la fille de Catherine, Marcel se laisse fléchir, mais prévient : « Je veux bien que vous m’envoyiez les 12 premiers épisodes. Si le roman me plaît, je vous paierai ces 12 épisodes, ainsi que la suite jusqu’à 50 et si ces 12 épisodes ne me plaisent pas je vous les laisserai. » L’enjeu financier est de taille, mais le risque est grand. Ecrire douze épisodes signifie douze semaines d’écriture – sans compter la recherche documentaire -, non financées, sans aucune garantie de retour sur investissement. Seulement le bon vouloir de Marcel. Gerty propose de lui envoyer les chapitres au fur et à mesure de leur écriture. « Je me déciderai peut-être avant le douzième », admet le rédacteur en chef dans un courrier du 30 mai 1972. Le 4 octobre, après avoir lu les dix premiers épisodes de Peggy, Marcel envoie un chèque de 15 000 francs en règlement. Marcel attend désormais les 42 épisodes suivants. L’opiniâtre Gerty est arrivée à ses fins.

En cette année 1972, Catherine d’Olivet est sorti au Fleuve Noir et la prépublication, peu auparavant, dans Jours de France a transformé l’opportunité éditoriale en succès de librairie. Gerty remarque en 2000 : « Le journal se vendait à l’époque à plus de 700.000 exemplaires, et 25 ans plus tard, on me faisait encore des éloges de Catherine d’Olivet en me disant: c’était donc vous Lise Lacour. Car j’avais pris ce pseudonyme, qui n’en était pas tout à fait un car le courrier que m’adressait Marcel Dassault l’était à Madame Lacour et il ne voulait pas d’un faux nom. C’était une grosse bêtise de ma part, car pour ma carrière, c’était un faux nom, et il s’agissait de la plus lue et la plus connue de mes œuvres! Mais j’avais estimé que Catherine d’Olivet n’était pas tout à fait de moi, à cause du tournant qu’on m’avait obligée à prendre — dans ses lettres, Marcel Dassault me rappelait qu’il était en partie l’auteur du roman, et j’aurais peut-être agi moins bêtement s’il ne l’avait pas fait. »

L’enfer semble recommencer pour Gerty dès le douzième épisode de Peggy. « Comme il comportait trop de dissertations, j’ai été amené à en supprimer la moitié et cela suffit amplement pour expliquer que Peggy est mécontente que John l’ait laissé tomber, alors qu’en fait c’était la faute à Catherine », écrit Marcel dans son courrier du 27 octobre 1972. Le 3 novembre, il fustige le treizième épisode : « Il ne s’y passe absolument rien ou tout au plus une réconciliation entre Peggy et John à propos du poney. Tout cela aurait pu se faire en trois pages au lieu de quatorze. »

C’est l’époque où, dans la famille, on évoque parfois « l’enfer » que fait vivre Marcel à Gerty. On dit qu’il arrive à ma grand-mère de pleurer. Plus de rage que de désespoir. Non seulement, elle pratique ses deux activités préférées  – lire et écrire -, mais elle jouit de la satisfaction de faire bouillir la marmite du ménage, avec sa seule plume, comme José les décennies précédentes. Une position inversée qui ne semble pas porter préjudice à l’équilibre du couple. Chacun son tour.

Dans les derniers lignes de sa note rédigée quarante ans plus tard, Gerty ne semble plus tenir avoir de griefs envers son rédacteur en chef : « Si j’ai raconté tout ça, c’est pour montrer les côtés souvent ignorés de l’avionneur. Son journal, c’était très sérieux pour lui. C’était peut-être sa cocotte à lui, et en tout cas, il accordait beaucoup d’importance à son contenu. Il en surveillait tous les articles et le voulait conforme à ses idées: par exemple, en ce qui concerne Catherine d’Olivet, un comte ne pouvait pas épouser une midinette issue d’une famille de fermiers et devenue une sorte de courtisane, malgré tout l’amour qu’il lui vouait et l’amour que lui vouait visiblement monsieur Dassault. Mais un si bel amour devait durer et n’être rompu que par la mort. Un Américain, par contre, non seulement sans titre de noblesse mais issu, lui, vraisemblablement d’immigrés, pouvait commettre cette espèce de mésalliance. Le côté fleur bleue et la rigidité d’une morale sociale sont évidents. Est évidente également une générosité non exempte d’un certain mépris de la dépense quand elle est utile et surtout typique. » La seule pointe d’énervement se situe dans le tout dernier paragraphe qui met fin brusquement à ce mémoire que Gerty ne reprendra jamais par la suite : « Si je retrouve les lettres qu’il m’a envoyées et que j’ai soigneusement classées et rangées (dans un endroit si bien choisi que je n’arrive pas à mettre la main dessus), je trouverai d’autres exemples. Pour l’instant, j’en citerai un autre qui démontre une certaine bêtise. Dans Peggy, suite de Catherine d’Olivet, les personnages se trouvent en 1929 à bord d’un transatlantique en route vers Le Havre. Ces personnages sont Catherine, sa fille Peggy, et un couple ami composé d’un acteur, grande star du muet, et de sa femme, tous deux devant aller dans le Midi. Catherine et Peggy vont à Deauville, où la plus chère amie de Catherine, actrice très célèbre (sorte de Sarah Bernhardt) passe l’été avec sa famille dans sa villa. L’acteur voudrait s’arrêter aussi à Deauville pendant quelques jours, mais sa femme, une pimbêche, refuse, sous le prétexte que le climat de Deauville est impossible (« il y pleut toujours »). La lettre de Mr Dassault ne se fait pas attendre. Il me reproche d’avoir doté Deauville d’une tare qui fera que les abonnés à Jour de France de cette ville balnéaire vont se désabonner! Or il est évident que la femme de l’acteur, jalouse de Catherine, ne veut pas rester plus longtemps qu’il n’est nécessaire à proximité de cette dernière. »
C’est en effet le sujet de la lettre du 8 novembre 1972 : « Vous avez trouvé moyen de dire que le climat de Deauville n’était pas agréable et qui plus est mauvais pour la santé. Comme nous avons des lecteurs à Deauville et sur toute la côte où règne le même climat, il est évidemment inutile que nous nous en fassions des ennemis. Je vous rappelle que dans Jours de France, on ne dit jamais du mal des personnes, pas plus que des climats. » Le 13 décembre : « Encore un épisode où il ne se passe absolument rien et où l’on ne parle de Peggy qu’à la dernière ligne. » Puis tout semble rouler convenablement jusqu’au 8 mars 1973 : « Dans votre numéro 27, qui est pour nous le 26 à cause des coupures antérieures, vous avez perdu le rythme et vous recommencez avec des dissertations inutiles (…) Cela m’amène à supprimer environ cinq pages de cet épisode. J’espère que l’hiqtoire va redevenir plus alerte et je vous prie de croire, chère Madame, à l’assurance de mes sentiments les meilleurs. » Petite piqûre de rappel le 30 mars : « Je trouve que l’action traîne beaucoup. » Tout paraît aller mieux jusqu’en décembre de cette même année. La rédaction de Peggy se termine à peine et Marcel demande déjà à Gerty un synopsis. Dès le 11 Février, il donne sa réponse sur le nouveau synopsis proposé : « Il peut me convenir ». En mai 1974, Peggy paraît à son tour au Fleuve Noir. Gerty ne manque d’en envoyer un exemplaire à son rédacteur en chef qui l’en remercie et promet « de faire parler de cet ouvrage dans la rubrique spécialisée de Jours de France ». Pendant ce temps, Gerty avance sur l’écriture des épisodes d’Evelyne que Marcel publie durant l’année 1974 sans en avoir lu la fin. Le 2 septembre, au dix-neuvième épisode, il s’en mord les doigts : « Jusque là, vous nous avez raconté : – qu’Evelyne avait quitté une maison à la compagne pour venir à Paris avec une amie. – Que le fils d’un éditeur chez lequel sa mère avait travaillé autrefois l’avait demandé en mariage, mais qu’elle préférait un jeune journaliste. Vous conviendrez que 19 épisodes pour dire cela, c’est un peu long. Vos récits sont toujours pleins de réflexion et d’états d’âme, mais l’action en est généralement écartée. Si je n’avais pas commencé à publier Evelyne, je ne le ferais certainement pas paraître dans Jours de France. Cela m’apprendra une autre fois à lire complètement un de vos romans avant d’en commencer la publication. Pour l’instant, je vous demande d’en terminer avec vos dissertations et vos états d’âme, d’accentuer l’action pour finir ce roman en 20 numéros. » Sept jours plus tard, le 11 septembre, le discours est un cran plus radical : « J’arrête ce roman. Il est inutile de m’envoyer d’autres épisodes. » Deux jours plus tard, Gerty reçoit un chèque de 1500 francs, pour solde de tout compte. Le monde s’écroule. Congédiée sur l’heure, ce sont vingt semaines de revenus qui s’évaporent.

C’est là que se situe l’épisode de la rébellion de Gerty. Il n’existe aucune trace des courriers envoyés par la romancière à son rédacteur en chef hormis trois brouillons de lettres, le premier de José-André, le second de l’avocat du couple et le troisième de la main même de Gerty – toutes écrites dans les premiers jours de novembre 1974. Dans des termes différents, ces intentions de courrier tournent autour du même thème : la demande d’une compensation financière. Maître Mercier est catégorique : sa cliente est dans son droit. Gerty préfèrerait plus de douceur qu’une lettre comminatoire. Il ne faut jamais insulter l’avenir ; c’est l’un de ses principes de vie. José, généralement, préfère insulter le présent.
« Cher Monsieur, vos deux dernières lettres m’ont beaucoup peinée, venant au moment où Evelyne allait s’envoler vers de nouvelles aventures. Un roman prévu sur une cinquantaine d’épisodes doit s’appuyer à mon avis sur de nombreux personnages et pas seulement sur son héroïne principale, et si j’ai péché, c’est en voulant camper sérieusement ces personnages et tendre minutieusement les fils des intrigues auxquelles ils participaient. Je suis désolée que ce procédé vous ait déplu.  Autant que désolée, je suis désarçonnée professionnellement, moralement et, pourquoi le cacher, matériellement. Vous m’aviez habituée autrefois à plus de générosité – ici Gerty avait écrit au crayon “ et moins de brutalité “, puis José avait proposé au stylo bleu “ moins de sécheresse “ ; finalement Gerty efface le tout – lorsque des différents passagers s’élevaient entre nous. Dans l’espérance que nos rapports redeviendront plus sereins quelque jour, je vous prie de croire, cher Monsieur, en l’assurance de mes meilleurs souvenirs. »
Aucun courrier n’atteste d’une transaction compensatoire, mais il faut attendre plus de dix-huit mois avant que Marcel ne se manifeste à nouveau : « Seriez-vous d’accord pour entreprendre la rédaction d’un roman par épisodes, comme précédemment, dont vous nous soumettriez, au préalable, un synopsis très détaillé ? Dans l’attente de vous lire(… )» Deux mois plus tard, le 10 septembre 1976, après ce qui a dû être un été studieux pour Gerty, Marcel donne son opinion sur l’histoire proposée : «  J’ai lu le synopsis de votre roman : une histoire de corsaires est une très bonne solution. J’aimerais mieux que l’héroïne soit blonde et je ne vois pas la nécessité qu’elle cultive des vignes. Mais cela est votre affaire, faites comme vous voudrez. » Le 4 mai 1977, Marcel écrit : « Votre roman continue à nous plaire. Il est très bien. » Le lendemain, déjà un autre courrier : « Chère Madame, Comme votre roman est très bon, vous pouvez prévoir 40 épisodes supplémentaires, plutôt que 20 »
Le 13 janvier : « Je crois que, maintenant, on peut terminer Le Corsaire amoureux, qui a été très bien mais qu’il ne faut pas prolonger outre mesure ». Le roman paraitra en mai 1979 aux éditions Fleuve Noir sous le nom de Lise Lacour.

En 1977, avec la publication chez Robert Laffont du roman Le zoizeau ivre, José-André sort enfin de sa léthargie créative ; il n’utilisera jamais le terme de dépression – le psychodrame lui tient lieu de psychothérapie et le vin d’anti dépresseur. Depuis Vous m’inquiétez Lord Scones, un recueil de nouvelles publiées chez Julliard en 1966, José-André n’a pas publié d’ouvrage littéraire. Ces dix dernières années, il a seulement signé trois adaptations de pièces américaines, dont la dernière, en 1974, est une comédie de Neil Simon, Lady Pain d’épices, interprétée par Micheline Presle. La pièce n’est pas un succès. Trois ans plus tard, Le zoizeau ivre raconte les aventures du « plus grand des scénaristes contemporains qui a cessé d’être le plus grand de nos scénaristes contemporains ». Le roman obtient les honneurs de Pivot et des vieux amis Bosquet et Vandromme. Il ne remporte pas de succès, mais, contre toute attente, José-André ne se décourage pas. Dès l’année suivante, il publie Opéra conjugal aux éditions de la Table Ronde. Dans Le Matin de Paris, Françoise Xénakis surnomme Lacour « Le clown blanc de l’amour ». En 1980, l’écrivain semble avoir définitivement retrouvé son élan créatif et publie son troisième roman en quatre ans : Le rire de Caïn, une large fresque familiale dans la Belgique de l’entre deux guerres. Alain Bosquet intitule son article dans Le Monde « Quand Freud pervertit Eugène Sue » et les lectrices de l’hebdomadaire Elle l’honorent de leur Prix littéraire 1981. Le succès est de retour.
Les années 1980 commencent bien pour Gerty et José.

Les six dernières lettres signées Marcel Dassault présentes dans les archives de Gerty Colin couvrent les années 1980 à 1983. Dans la première, du 24 septembre 1980, le propriétaire de Jours de France se veut le porteur de bonnes nouvelles : « Je vous prie de trouver, ci-inclus, photostat de la lettre que j’adresse à l’éditeur de votre livre Catherine d’Olivet. Je pense que vous serez heureuse que nous publiions à nouveau ce roman. » Toutes ses récriminations passées semblent oubliées. Quelques mois plus tard, le 12 janvier 1981, Marcel réapparaît avec ce style inimitable, entre civilité et brutalité : « Il y a une dizaine d’années nous avons publié dans Jours de France, en seize épisodes, un livre de vous Un si grand amour. Nous aimerions savoir si, dans le style d’un travail plus court qu’un de vos grands romans, vous pourriez écrire pour Jours de France, la vie d’Edith Piaf en 6,8,10 ou 12 épisodes, de huit feuillets chacun avec double interligne. Chaque épisode vous serait payé 3 000 francs. »
Gerty aura certainement répondu avec célérité à la proposition car sept jours plus tard, Marcel confirme la publication du premier épisode d’Edith Piaf le mois suivant. Il annonce « vous ferez le nombre d’épisodes que vous jugerez nécessaire et comportant 14 pages dactylographiées avec double interligne. » Pour la première fois, Gerty travaille en totale liberté. Mais elle veut plus. Le 25 mai 1981, soit quinze jours après l’accession au pouvoir présidentiel du socialiste François Mitterrand, Marcel joue au prince avec sa romancière : « Bien qu’ayant passé votre pige ancienne de 1500 à 3000 frs, pour vous être agréable, j’accepte de vous accorder 4 000 francs par épisode. »
En 1982, Le nouvel Economiste donne la société des Avions Marcel-Dassault-Bréguet aviation pour le huitième constructeur aéronautique mondial. On y décompte 15 800 salariés.

Les trois dernières lettres, datées d’avril et mai 1983, concernent le même sujet, l’écriture d’une série de récits consacrés à Rachel, Réjane, Nana, la Belle Otero et Casque d’Or ; toujours cette vieille obsession pour les poules 1900. Pourtant, entre Edith Piaf et cette nouvelle commande, Gerty a rédigé deux autres biographies en épisodes pour Jours de France, Maurice Chevalier et Jean Gabin. Les deux ouvrages ont ensuite été publiés aux Presses de la Cité, respectivement en janvier 1982 et en avril 1983. Le projet évoqué dans la lettre du 14 avril 1983 fait donc suite à une collaboration ininterrompue entre Gerty et Marcel depuis deux ans. Très exceptionnellement, la lettre est signée de Liliane Carré, la fidèle et dévouée secrétaire de l’industriel. Elle stipule que « chacune de ces histoires comptera 28 pages dactylographiées et qu’elle sera payée 10 000 francs. » Ce qui marque une substantielle augmentation de 25 % en trois ans. Ultime recommandation éditoriale : « Pour chacune de ces dames vous devrez parler des amants, des maris, des enfants, du théâtre, des restaurants fréquentés et ne pas parler uniquement du théâtre lorsqu’il s’agit d’actrices. » Un mois plus tard, le premier épisode est rendu et Marcel retrouve son œil de scénariste. « Votre histoire de Rachel est très détaillée, mais probablement trop. Comment fait-on, en quelques pages, le digest d’un grand livre ? Il me semble que plutôt que de raconter un tas d’évènements à la queue leu leu, il faudrait s’appesantir sur un, ou deux, ou trois. Par exemple dans la vie de Rachel, le premier événement important c’est la première fois qu’elle a joué à la Comédie Française.(…) A un endroit vous dites qu’elle a eu un fils dont on ne reparle un peu que lorsqu’il a 50 ans. Il aurait été intéressant de savoir, ayant eu un enfant, si elle l’a gardé près d’elle, si elle l’a mis en nourrice, si elle l’a vu souvent, quelles études il a faites, si il s’est marié, etc, etc… Enfin, il aurait fallu décrire une scène d’amour avec son principal amant, comme on le fait dans un livre et comme vous savez si bien le faire quand vous écrivez un roman. Je crois qu’avec trois évènements de ce genre et en mettant moins de détails, mais tout de même un certain nombre, vous auriez fait un digest. »
Cette approche narrative de l’art du biopic est la dernière leçon donnée par Marcel à Gerty. Une dernière lettre du 26 mai 1983 l’encourage à « réussir Réjane et les suivantes. »

Entre 1983 et 1986, José donne un dernier coup de collier. Il a dépassé la soixantaine, il se consacre au scénario de télévision, le domaine de la fiction le plus lucratif à court terme. Il enchaîne une série pour Canal Plus et quelques épisodes d’un feuilleton hebdomadaire qui connaît un triomphe public durant toute l’année 1985: Châteauvallon – transposition à peine cachée de la guerre que se mènent les familles Baylet et Baudis à Toulouse. Gerty est chargé de la novélisation de la série. Sous le pseudonyme d’Eliane Roche, elle publie en mars 1985 chez Robert Laffont le premier tome de la collection, La fortune des Berg, prépublié en feuilleton dans Télé 7 jours les semaines précédentes. Un autre tome suit dans la foulée. Le triomphe de la série laisse présager une ribambelle de romans à succès. Mais dès le mois d’avril suivant, l’actrice principale, Chantal Nobel, se crashe dans la Porsche conduite par Sacha Distel. Il n’y aura pas de seconde saison de Châteauvallon. Gerty se bat pour faire publier la novélisation de celle-ci, persuadée, qu’en dépit de l’absence de l’actrice culte et martyre, les 14 millions de français qui ont suivi la série seront impatients de connaître la suite du Dallas français. L’échec est patent. Téléspectateur rime mal avec lecteur.
En 1986, TF1 diffuse l’adaptation en six épisodes du Rire de Caïn. L’ultime travail d’écriture de José. Cette année-là, on lui ouvre la gorge. Pour prévenir un cancer, on lui sectionne une corde vocale. Lui, le beau parleur, se retrouve condamné à une perpétuelle extinction de voix. Plus question d’allumer gitane sur gitane. Sans voix, sans fumée, il ne trouve plus le souffle d’écrire. Depuis des années, Gerty l’oblige à souscrire des retraites complémentaires. Il a l’âge d’en profiter. Il pose son stylo et ne le reprendra plus jamais. « Tu sais, il n’y a rien de plus chiant que d’écrire, me dit-il. Mais il faut s’arrêter pour le comprendre… » Gerty n’était pas d’accord sur ce point avec son époux. Elle pensait qu’un écrivain devait mourir la plume en main. José disait préférer mourir avec un verre à la main.
Cette même année, Marcel Dassault meurt le 14 avril à l’âge de 94 ans.

En 1987, toujours sous le nom d’Eliane Roche, toujours sous le label Robert Laffont, Gerty publie la novélisation d’une série télévisée, Symphonie, qui ne marquera ni le paysage audiovisuel français ni celui de la littérature populaire. C’est le dernier ouvrage publié par Gerty de son vivant. Sur les quinze livres écrits sous l’un ou l’autre de ses identités, six auront été impulsés par le fondateur de Jours de France. Un tiers de sa production totale qui compte d’ailleurs quatre novellisations. Marcel est bien l’homme qui a bouleversé la destinée d’écrivaine de Gerty.

En janvier 1989, Jours de France s’arrête sous sa forme papier. Devenu titre de rubrique sur le site du Figaro, on y déroule l’actualité des familles royales.

A la fin des années 1990, Gerty se remet à l’ouvrage. Ce sera son grand roman, celui qu’elle porte depuis près de trente ans. Les remparts de Saint Paul. Les amours contrariées et croisées d’un groupe de quadragénaires dans le cadre bohème et ensoleillé de Saint-Paul de Vence au tout début des années 1960. Un roman à clefs où tous les protagonistes – peintres, grands reporters, écrivains… – sont directement issus du journal intime tenu par Gerty durant ses années saint-pauloises. A 70 ans, son tapuscrit sous le bras, l’écrivaine fait le tour des éditeurs. Durant près de cinq ans, elle frappera à toutes les portes. Un jour, Isabelle, la fille du vieil ami Robert – éditrice fille d’éditeur – lui lâchera deux vérités : en changeant constamment de nom de plume, malgré ses succès, ni Gerty ni Lise ni Eliane ne se sont agrégées un fidèle public. L’optimisme incarnée, la romancière estime qu’il n’est pas trop tard pour le reconquérir. A cet égard, la seconde vérité assénée par Isabelle est plus rude à entendre : « Mais Gerty, aucun éditeur ne peut construire une carrière sur un auteur qui débute à soixante-dix ans passé ! » Amère et déconfite, Gerty rangera l’ordinateur mac dont elle avait appris le fonctionnement pour l’occasion et se consacrera à la peinture jusqu’à la fin de ses jours.
José-André disparaît le 13 novembre 2005, à l’âge de 86 ans, sans jamais avoir retouché à La Malsamine, tout en me promettant chaque jour à Gerty de le faire un jour. « Tu ne me survivras pas plus de six mois», avait-il prédit à sa femme. Quelques semaines plus tard, Gerty se révèle atteinte de la maladie de Charcot. Elle perd très vite l’usage de la parole, puis de la main, nous perdons le contact et elle disparaît six mois plus tard.
Quelques heures avant qu’elle ne s’éteigne définitivement, je promis à ma grand-mère que je publierai un jour Les remparts de Saint Paul et je suis certain d’avoir vu briller ses yeux encore une fois.

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