Saseo Ono

Nous sommes arrivés en retard à notre premier rendez-vous avec Kosei Ono. Et au second aussi. Dans un pays où la ponctualité est la moindre des politesses, notre conduite rappelait que la frontière est mince entre le Gaijin et le barbare d’hier. C’est pourtant avec le sourire qu’il a accepté nos excuses – comme si une mauvaise appréciation des distances entre les différents quartiers de Tokyo conjugués à l’obsession de trouver au Yeosu book center de Ginza des ouvrages consacrés à l’architecte Sakakura pouvaient en être.
Kosei Ono est certainement l’un des meilleurs connaisseurs au monde du 9 eme art – du comics américain à la bande dessinée franco-belge en passant évidemment par le manga japonais. Journaliste et critique, il a rencontré et interviewé tous ceux qui, depuis plus de quarante ans, ont  esquissé l’histoire du genre, se propulsant d’Angoulême à Lucca en passant par New-York. A notre connaissance, il est le seul qui aura tenu au bout de son micro Tezuka, Hergé, Pratt et Moebius. Ses compatriotes doivent par ailleurs à cet angliciste distingué, la traduction du Little Némo de Winsor Mc Kay, du Fritz the Cat de Crumb, du Maus d’Art Spiegelman, du Palestine de Joe Sacco mais aussi Daredevil, Spierman ou Captain América. Autant dire que nous avions plus de questions à lui poser que le contraire.
La rencontre était organisée par Grégoire Rochigneux dans le cadre du festival dont il est l’organisateur pour l’institut franco-Japonais de Tokyo, Feuilles d’automne. Entre Laure Adler, venue raconter l’éditeur Maurice Nadeau, et Pascal Quignard accompagnant de son évocation de Médée la danseuse de Bûto Carlotta Ikeda dans une salle underground de Rippongi, Catel et moi présentions notre bande dessinée, Kiki de Montparnasse. La discussion avec Kosei dura une heure et demie dans l’une des salles de cet institut clair et spacieux bâti dans les années 50 par Sakakura, élève de le Corbusier et compagnon de route créatif de Charlotte Perriand. La teneur de cet entretien a depuis fait l’objet d’un long article illustré dans une revue japonaise, mais quand nous nous sommes quittés, nous avions déjà décidés de nous revoir, dès le lendemain. Entre temps, nous avions appris que le père de Kosei avait été un fameux mangaka et qu’une exposition était justement consacrée à ses travaux dans le centre de Tokyo. Un dessin au trait enlevé et coloré de deux élégantes portant des navires de guerre en guise de chapeau a aiguisé notre curiosité.
Le lendemain, notre retard est dû à l’achat d’un catalogue de l’université de Chicago consacré à l’illustration enfantine soviétique des années 20 à 40 déniché dans les rayonnages du plus fameux antiquaire de livres Tokyoïte, sis dans l’un des derniers bâtiments des années 30 ayant survécu aux séismes et à l’hystérie immobilière, à quelques dizaines de mètres du fabricant de lunettes de John Lennon. Kosei nous attend dans le lobby de l’hôtel avec patience et sourire. Oui, bien sûr, l’achat d’un livre justifie un retard, à défaut de l’excuser.
Le Tokyo Ginza Wakayama Art Museum se trouve à moins de deux cents mètres de notre hôtel, au cœur du quartier de Ginza. Une entrée large comme celle d’une porte de service, un ascenseur pas plus spacieux. Au troisième étage, nous enlevons nos chaussures sur le palier déjà terriblement encombré. Trois pièces minuscules : la collection permanente dans l’une, l’administration dans l’autre et une salle de réunion dans la dernière. Nous montons à l’étage supérieur où se trouve la salle d’exposition. Une grande pièce de 25 m2. Aux murs, l’œuvre de Saseo Ono.
Kosei nous raconte son père : « Saseo est né en 1905. Son propre père voulait en faire un architecte, mais son goût pour le dessin le déporta vers l’art pictural. Il était gaucher et sur l’insistance de son père, il devint ambidextre. Des années plus tard, quand il donnera des conférences dessinées,  il stupéfiera son auditoire en dessinant des deux mains en même temps ! Au début des années 20, il est étudiant aux Beaux-arts de Tokyo et s’intéressa particulièrement à l’art occidental.  Son premier choc graphique est la découverte de Toulouse-Lautrec. C’est aussi sa première grande influence. A l’instar de l’artiste français, il fréquente night-clubs et autres lieux d’amusement, dessinant principalement des danseuses… » Kosei souligne cette évocation d’un petit rire avant de poursuivre : «  C’est aussi dans ces années-là que mon père se passionne pour le cirque grâce à un cirque allemand de passage au Japon. Il est fasciné par une dompteuse de Lion. Il suit la troupe dans ses déplacements, mais quand il s’apprête à l’accompagner en Europe, la femme au lion lui déclare : « Tu viendras en Berlin quand tu seras devenu un grand artiste ! » Mon père ne connaîtra donc pas l’Europe, en revanche il sera le premier à introduire une touche occidentale dans l’art graphique japonais ! » Kosei nous montre le premier dessin publié par Saseo en 1928 dans Tokyo Puck, le plus fameux magazine satyrique de ce temps. « Encore étudiant, il est très vite considéré comme l’une des révélations du cartoon. Il va publier dans Tokyo Puck jusqu’au début des années 40. Si après Lautrec, il a beaucoup admiré le maître français Honoré Daumier, c’est la découverte de l’américain John Held, spécialiste des « flappers », qui va influencer sa vision de la jeunesse japonaise. C’est alors l’ére du « Mobo-Moga Jidai », c’est à dire le « Modern Boy-Modern Girl Age ». Mon père se considère lui-même comme un « modern boy » et il est le second homme au Japon a permanenter sa coiffure ! » Nous faisons remarquer à Kosei que son père était un artiste dandy, il accepte cette réflexion d’un sourire entendu. «  A cette époque, mon père parcourt les quartiers de Ginza, Ueno, Asakusa et brosse le Tokyo moderne, avec ses zones d’ombres et ses lumières. Durant toutes les années 30, il travaille énormément, en permanence, comme illustrateur, chroniqueur graphique et même parfois, il réalise des mangas. » Kosei nous montre de nombreuses couvertures de magazines et de romans. Beaucoup de femmes dans ses dessins. « Mon père admirait la femme moderne et libérée. On le sent dans ses dessins et il avait donc beaucoup de succès auprès du public féminin… » Catel demande à Kosei si sa propre mère correspondait à ce profil. « Mon père a épousé ma mère en 1939, il avait 35 ans. Moi, je suis né peu après. Ma mère était diplômée de la Joshi Bijutsu Daigaku de Tokyo, l’école d’art réservée aux femmes. Elle y avait étudié la peinture occidentale. » Catel demande si elle dessinait elle-même. « Il est arrivé quand mon père était absent qu’elle réalise à sa place des illustrations destinées à un feuilleton quotidien… » Kosei revient devant la couverture de magazine utilisée pour l’affiche de l’exposition : les deux élégantes  chapeautées de fer et d’acier. « Ce dessin date de 1936. C’est l’époque de la montée au Japon de l’ultra-nationalisme et du militarisme. Cette couverture est intitulée « Fashion show » et elle critique avec humour ce nouvel ordre. » Kosei s’arrête maintenant devant une photo de son père en uniforme militaire traçant les contours d’un crocodile. Elle est datée de mars 1942. « Mon père a été mobilisé à la fin de 1941 pour rejoindre la section de propagande de l’armée impériale. Il a été envoyé en février 1942 en Indonésie qui était alors une colonie hollandaise. Sur la photo, l’inscription au dessus de la fresque proclame : Unification des pouvoirs asiatiques. Installé à Batavia, rebaptisé Jakarta, mon père s’est occupé du Keimin Bunka Shido-sho, le centre culturel japonais, où il a enseigné l’art à de nombreux jeunes étudiants indonésien. Son séjour à Batavia a duré 4 ans. Grâce à l’immense collection de livres d’art de la bibliothèque de Jakarta, il a pu encore enrichir ses connaissances et a beaucoup pratiqué la peinture. Il est aussi tombé amoureux de ce pays et de ses habitants. Il en a tiré un ouvrage de 144 dessins qui reste encore aujourd’hui l’unique référence graphique sur l’Indonésie de cette époque. Il est devenu très rare : à peine une dizaine d’exemplaires au Japon. » Une autre photographie : Saseo en prisonnier de guerre. « Quand mon père est revenu à Tokyo, il n’a pas retrouvé sa maison et son atelier. Tout avait été détruit par le plus gros bombardement de nuit que la ville a connu en 1945. Il a dû tout recommencer à zéro, tout reconstruire, en travaillant, en dessinant en permanence. Il ne manquait pas de travail, mais il n’avait plus vingt ans et la malaria contractée en Indonésie l’exténuait. » Dernière image de l’exposition : la Une d’un quotidien japonais. On reconnaît le portrait de Maryline Monroe et, un peu plus bas, celui de Saseo : « Le 1 octobre 1954, Marylin Monroe et son mari, Jo di Maggio, visitaient Tokyo avant de rejoindre la Corée où l’actrice devait faire un show pour les troupes américaines. Mon père avait rendez-vous avec elle pour le compte d’un magazine, mais la foule était tellement nombreuse à son hôtel qu’elle était pratiquement inapprochable. C’est alors que mon père a eu une crise cardiaque. Quand il a été transporté à l’hôpital, il était trop tard. Il avait 48 ans… A la une de ce journal se trouvent donc les deux évènements de ce jour-là… » Tout en affichant un sourire serein, le regard de Kosei s’humidifie. « J’avais 15 ans… » Depuis qu’il est arrivé à l’âge d’homme, Kosei n’a eu de cesse de s’intéresser à toutes les formes de la bande dessinée – il a lui-même été mangaka, avant de collaborer avec Tezuka puis de s’imposer comme critique et traducteur. Reconstituer pièce par pièce le puzzle de l’œuvre de son père est visiblement l’une des missions vitales de Kosei. « Mon père semblait être tombé dans l’oubli, mais dans les années 70 des chercheurs et critiques d’art indonésiens ont commencé à enquêter sur lui. C’est ainsi que j’ai découvert que mon père avait profondément marqué l’histoire de l’art indonésien. Les élèves qu’il avait formé à Batavia étaient pour la plupart devenus des artistes majeurs de l’art moderne d’après-guerre en Indonésie. Il leur avait appris à sortir de l’atelier et à se confronter avec la réalité du dehors. »
Les images qui suivent sont extraites de l’exposition visitée en compagnie de Kosei Ono. Elles reflètent uniquement son travail d’illustrateur et de mangaka, aucune peinture à l’huile n’étant exposée. De ces toiles, il ne semble plus rester beaucoup d’exemples. Kosei Ono en possède la plupart. Venu lui rendre visite, Art Spiegelman – « avant Maus », précise son traducteur ; il y a un « avant » et un « après » Maus dans la vie du New Yorkais – était resté impressionné par une toile accrochée dans sa demeure. Kosei Ono, en dépit de son humilité, avoue avoir tiré une certaine fierté de l’éloge.

 (En 2005, dans les pages du Comics Journal, Kosei Ono a publié un dossier très complet consacré à ses recherches autour de l’œuvre et de la vie de son père. L’amateur pourra y compléter ses connaissances sur le sujet.)






















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