Serge Clerc, portrait de l’artiste en jeune homme moderne

( Ce texte a été écrit en introduction de l’album Nightclubbing Desperados, recueil d’illustrations réalisées par Serge Clerc entre 1981 et 1983, publié par l’éditeur bruxellois Champaka en 2006. )

Cette nuit-là, C. avait apporté « Radio-clash ». D’habitude, elle l’écoutait en boucle sur la chaîne de Serge. Ses cheveux blonds étaient coiffés au pétard, elle portait des jupes noires et des bas de soie, des escarpins à talons aiguilles. Elle était étudiante, mais se consacrait au management d’un groupe de rock parisien. Serge en était amoureux, elle traversait régulièrement ses dessins. Ensemble, ils avaient composé la playlist de Serge. The Clash, donc, mais aussi Blondie, Simple Minds, Flamin’Groovies et The Stranglers.

Le studio d’Oblique FM était caché dans la réserve d’un magasin de surgelés en réfection. Dazibao était le nom de l’émission dont j’avais la charge. On pouvait dire ou y faire entendre n’importe quoi, n’importe comment. Ce n’était pas un concept, c’était n’importe quoi. Tout le monde se bousculait pour en profiter. Parce que pour la première fois dans l’histoire de France, n’importe qui pouvait ouvrir un micro et brailler dedans. Les radios pirates avaient pris la parole sans permission. La libération contrôlée des ondes  et la mise en coupe réglée de ses fréquences seraient pour plus tard.

« Couleurs sur Paris » clamait le groupe Oberkampf. Dazibao se reconnaissait dans cette posture. Les couleurs de Paris étaient ses punk-rockers, ses graffiteurs et ses dessinateurs de BD. Dazibao recevait Wunderbach, Alan Vega, François Rivière, La Souris Déglinguée, Norman Spinrad, Pierre Rosenthal, Taxi Girl, Richard Pinhas, Les Avions, Frank Margerin ou Marc Caro.

En ce début de l’année 1981, la France était encore giscardienne. Quelques mois plus tard, elle allait basculer dans une euphorie de courte durée. Serge Clerc avait vingt-quatre ans, j’en avais seulement cinq de moins. Autour de ce micro, c’était notre première rencontre.

A l’exception d’un grand-père suisse, l’ascendance de Serge Clerc est d’origine italienne. Une mère catholique, un père communiste. Elle travaille dans la bonneterie, il est employé dans la papeterie. « Ouvriers aisés » comme les définit leur fils. Des évènements de 1968, il se souvient de ses oncles rejoignant les manifestations qui secouent Roanne comme le reste de l’hexagone. C’est à peu près à cette époque-là – il a onze ans – qu’il subit deux chocs graphiques : « Valérian » de Mézières et « Blueberry » de Giraud. Il apprend à dessiner en les copiant. Pas en les recopiant. Il s’inspire de leurs graphismes pour mettre au point ses propres compositions. Son unique ambition est déjà de devenir dessinateur de bandes dessinées. Nulle part ailleurs que dans Pilote. Ses parents le laissent rêver ; ça lui passera. De fait, dans sa province, le jeune Clerc semble bien isolé. Pour un amateur de bandes dessinées, de science-fiction ou de rock, cette ville offre peu d’ouvertures ; « Rien, que dalle » précisera-t-il au long de nombreuses interviews ultérieures. Mais, au lycée, le jeune Serge rencontre deux autres « frappadingues »- selon ses propres termes. Sur une population de sept cents élèves, ils sont donc seulement « trois zombies » à connaître les noms de Philip K.Dick ou de Mœbius. Ensemble, ils organisent des virées sur Lyon, découvrent les albums de Vaughn Bodé et de Mœbius, les deux premiers numéros de « Métal Hurlant ». Révélation. Serge sera dessinateur de « Métal Hurlant » ou rien ! Dans un même mouvement, les trois adolescents publient un fanzine, « Absolutely Live ». Deux numéros publiés, marchepied pour la gloire. Ils ne doutent de rien, surtout Serge qui envoie une enveloppe bourrée de dessins à Mœbius, aux bons soins de « Métal Hurlant ». Peu après, sur papier à en-tête de la revue, un inconnu lui répond, Jean-Pierre Dionnet. En bon monomaniaque strictement focalisé sur les dessinateurs, le jeune Serge n’a pas remarqué la signature de Dionnet. Peu importe, celui-ci lui annonce que son travail a été retenu par la rédaction. Ses deux premières planches sont publiées dans le numéro 4 du trimestriel. 1975, Serge Clerc a dix-sept ans. Naissance d’une légende.

Après Lyon, Paris représente désormais la Mecque. Serge profite de vacances scolaires et de son argent de poche pour monter à la capitale. Sans prévenir. En ces années soixante-dix, le téléphone lui est inconnu. A la maison, nul combiné – pour quoi faire ? D’autant plus que les télécommunications françaises en sont encore à leur préhistoire. Il se souvient de cette boutade qui résume la situation : « La moitié de la France attend le téléphone et l’autre moitié attend la tonalité » En revanche, à Paris, rue Yves Toudic, dans la loge de concierge qui sert de local aux Humanoïdes Associés, personne n’attend Serge Clerc. Porte close. Il reprend le train. Chez lui, une lettre de Dionnet vient d’arriver : « Montez à Paris ». Serge repart aussitôt, mais ses économies ont fondu avec le premier aller-retour. Il remonte en auto-stop. Le message de Dionnet lui suggère de téléphoner avant de passer à la rédaction. Pour la première fois de sa vie, Serge entre dans une cabine téléphonique. « Allo ! » lui lance une voix. « Allo ! » répond Serge. L’échange se répète un certain nombre de fois, sans qu’une prise de contact puisse s’effectuer. Confronté à une technologie inconnue, le jeune homme ne sait pas qu’il doit appuyer sur une touche pour être entendu par son interlocuteur. En dépit de ces chausse-trappes, Serge parvient à entrer en contact physique avec l’Humano en chef, Jean-Pierre Dionnet. De cette première conversation, il se souvient seulement d’une information invraisemblable: Vaughn Bodé est mort. Serge n’en croit pas un mot, persuadé que tous les Parisiens ne sont que de vils affabulateurs. La nuit qui suit voit l’adolescent errer sur les quais de la Seine, à proximité de Notre-Dame, un sourire ravi sur les lèvres, la tête déjà dans les étoiles.

Désormais adoubé membre permanent de la confrérie des Humanoïdes Associés, le jeune Clerc trouve la vie lycéenne cruellement fade. Il profite de ses cours d’anglais pour dessiner de nouvelles planches destinées à une publication rapide – ce qui lui vaut de sévères remontrances professorales et la convocation des parents atterrés. Dès que l’occasion se présente, il se sauve vers Paris. Il loge ici ou là – il se souvient d’un hôtel du côté de Saint-Michel, du studio où l’héberge un jeune dessinateur toulousain, Jean-Louis Tripp-, il écume les librairies – en particulier Futuropolis, alors tenue par Etienne Robial et Florence Cestac -, achète sur les quais de vieux numéros de « Rock&Folk » et des romans de science-fiction. Il rencontre aussi son idole de toujours, Jean Giraud, alias Mœbius, dont le travail influence alors ses « Merveilles de l’Univers » et autres « crobards » de science-fiction. Trente ans plus tard, Giraud déclarera aux historiographes de Métal que « Serge Clerc était vraiment un phénomène, un enfant surdoué. »

Passe ton bac d’abord, lui répètent pourtant ses parents. Jusqu’alors, Serge poursuivait son cursus scolaire sans trop rechigner. Son but était effectivement d’obtenir le bac, afin de pouvoir travailler ensuite chez un imprimeur – condition indispensable pour devenir dessinateur, avait-il cru comprendre ; le nom de son conseiller d’orientation n’est pas resté dans l’histoire. Mais dès lors que les portes du paradis métallique s’ouvrent devant lui, pourquoi continuer à perdre un temps précieux dans l’enfer scolaire ?

Le 16 février 1976, Madame Clerc envoie une lettre désespérée à Jean-Pierre Dionnet. « Serge n’est plus retourné en classe depuis le 9 février. » Elle espère que l’éditeur va convaincre son fils de passer son bac. « Si près du but ». Elle n’a pas encore compris que Serge a déjà atteint celui qu’il s’était fixé. Dionnet répond aussitôt. Très gentiment, il lui explique qu’il ne peut pas intercéder en sa faveur, et tente de la rassurer. « Je peux vous assurer que votre fils a énormément de talent et qu’il fera facilement carrière dans la bande dessinée et l’illustration. » Serge Clerc ne sera jamais bachelier.

A Paris, le fils indigne s’est choisi une nouvelle famille, avec Mœbius dans le rôle de père graphique et Dionnet dans celui de père spirituel. Il lui manque un grand frère. Ce sera Philippe Manœuvre. Son aîné de quelques années, ce petit prince noir de la rock-critique vient lui aussi de province, mais sa conquête de la capitale a déjà commencé. Issu de « Rock&Folk », Manœuvre fait son apparition dans le numéro 7 de « Métal ». La première rencontre entre les deux futurs complices a lieu rue de Lancry, dans les nouveaux locaux des Humanoïdes Associés. Ces deux-là ont les cheveux aussi longs l’un que l’autre. Dis –moi ce que tu écoutes et je te dirai si je continue à te parler. C’est ainsi que les jeunes gens de toutes les époques se reconnaissent d’une même tribu. Serge se souvient que Philippe lui a aussitôt posé cette question de confiance : « T’écoutes quoi ? ». « Les Doors » répond-t-il. Manœuvre blêmit, retient une grimace de dégoût. Est-ce la prononciation de Serge qui laisse à désirer ? Il a cru entendre le nom d’un groupe français tendance psycho-baba : « T’écoutes Ange ? » Serge se récrie illico: « Non ! Les Doors ! » Une fois le malentendu estompé, ces deux-là ne se quitteront plus. On a beaucoup glosé sur l’autoritarisme de Philippe Manœuvre, comme pour amoindrir le rôle majeur qu’il a pourtant joué dans l’histoire de la bande dessinée entre 1977 et 1984. Manœuvre est celui qui a ouvert les portes de la bande dessinée à une certaine sub-culture urbaine, de la pin-up de camionneur au garage-band en passant par les gros cubes et la dope. Margerin, Denis Sire, Tramber et Jano, Dodo et Ben Radis, Pierre Ouin ou Max lui doivent cette liberté. Serge Clerc lui doit son initiation au monde.

On sait les difficultés éprouvées par Serge pour apprivoiser les technologies de la communication, on peut deviner celles rencontrées alors qu’il cherche à vivre de manière autonome. Il reconnaît que sans l’aide de Manœuvre, les petites annonces immobilières lui seraient restées indéchiffrables. Ainsi Serge trouve-t-il sa première adresse parisienne, rue de Clignancourt, un petit studio, 845 francs par mois. Monsieur et Madame Clerc ont abandonné tout espoir de remettre leur rejeton dans le droit chemin d’une vie active salariée. Ils montent sur Paris et l’aident à s’installer. De guerre lasse.

C’est aussi durant cette année 1976 que la signature de Serge Clerc apparaît dans Rock&Folk. Toujours par la poste, Serge Clerc a envoyé une série de « crobs », comme il appelle ces images qui semblent extraites d’une bande dessinée dont on ne connaîtra jamais ni le début ni la fin. Une fois encore, les dessins sont retenus et publiés. Cinq mois plus tard, celui qui se fait déjà appeler le dessinateur espion – la genèse de ce surnom semble avoir disparu des mémoires – rend visite sans prévenir au journal de la rue Chaptal. Son carton à dessins sous le bras, il demande à pouvoir montrer ses dessins. La rédaction en chef le reçoit d’un air rogue : les postulants illustrateurs sont légions, les recevoir est souvent une perte de temps et d’énergie. Philippe Paringaux ouvre le carton à dessins en soupirant. Soudain, son visage s’illumine. « Serge Clerc ? C’est toi ? Fallait le dire tout de suite ! » Plus tard, Paringaux écrira quelques scénarios pour le timide dessinateur.

La scène se passe au Rose-Bonbon, le night-club rock de la rue Caumartin, installé sous la salle de l’Olympia. La spécificité du lieu est de proposer un concert chaque soir. Au fil des années, toute la scène française s’y produira. De Marquis de Sade à Rita Mitsouko en passant par Taxi Girl, Indochine, les Avions, Oberkampf, La Souris Déglinguée, Panoramas, les Dogs et mille autres tombés dans l’oubli. En ce soir de 1978, c’est Starshooter qui joue vite et fort. Le chanteur du groupe, le lyonnais Kent, est aussi dessinateur, et publie dans « Métal Hurlant ». Parfois Serge l’accueillera en dépannage rue de Clignancourt. La présence de Serge à ce concert est donc légitime. Backstage, il fait la connaissance de Miss B., chroniqueuse rock. Serge est foudroyé. Elle est blonde, moulée dans une robe imprimée léopard, perchée sur des talons aiguilles. Elle porte des bas résille et sait boire comme « quinze matelots tchécoslovaques » sans jamais défaillir. Elle a quelques années de plus que Serge – il ne saura jamais exactement : en bon gentleman rock, il évitera toujours de lui poser la question. Cette nuit-là, ils rentrent ensemble boire un dernier verre. Mais sans le savoir, Serge vient de souffler la petite amie de son meilleur ami. Cette relation amoureuse durera deux ans, avec des hauts et des bas. Ce sont évidemment les bas qui s’avèrent formateurs. Serge découvre les affres et vertiges de l’insécurité sentimentale.

Ces détails intimes de sa vie amoureuse auraient pu rester lettres mortes s’ils n’avaient eu une profonde incidence sur son œuvre. Comme tout créateur sensible, Clerc fonctionne comme une éponge. Miss B., muse rock, apparaît dans bon nombre de ses dessins sous le nom de Stella Star. Mais quand, à la première du film des Sex Pistols, « The Great Rock’n’Roll Swindle », Serge découvre celle-ci de nouveau au bras de son meilleur ami, c’est toute sa vie d’artiste qui bascule. Il fuit Paris pour noyer son chagrin dans les vagues d’une station balnéaire en déshérence. Il en reviendra  avec un chef-d’œuvre en 13 planches, « Nid d’Espions à Alpha-Plage ». On y voit son personnage fétiche, Phil Perfect, en proie à un chagrin d’amour, sombrer dans la paranoïa. Dès lors, la personnalité de Phil Perfect prend toute son épaisseur et sa profondeur. Derrière la figure de reporter noctambule au cynisme de façade, se profile un être mélancolique au cœur meurtri et aux sentiments chiffonnés. En regard, il créé Vanina Vanille, la blonde fatale toute en courbes, dont l’indifférence affichée ou – pire – la compassion dépassionnée piétine toute espérance chez le héros privé de but. C’est une constante dans l’œuvre de Clerc, l’homme propose, la femme dispose, mais elle préfère passer son chemin. Pourtant, pour un regard, un sourire, l’homme est prêt à accepter la damnation. En vain. Il reste la vodka.

Sur invitation de Philippe Manœuvre, Serge Clerc et Yves Chaland se rencontrent la première fois au Bataclan pour le concert des Stranglers. Philippe Manœuvre veut sortir ses ouailles du ghetto angoumoisin – le festival charentais est alors l’unique occasion pour les dessinateurs de voir d’autres êtres humains –, mais quand un dessinateur rencontre un autre dessinateur, que peuvent-ils se raconter, hormis des histoires de bandes dessinées ?

C’est en ce début des années 80, grâce au compagnonnage de Chaland, que Serge Clerc découvre Jijé. Historiquement, le belge Joseph Gillain dit Jijé, est le maître à dessiner de Giraud, comme il a été celui de Franquin, Will, Morris et Mézières. Juste retour des choses, Clerc revient à la source de ses premières émotions graphiques. Il a déjà abandonné définitivement la hachure pour se concentrer sur le juste trait. Désormais, l’art du délié devient sa quête graphique. Au même moment, Ted Benoît ou Floc’h, à Paris, Ever Meulen à Bruxelles et Joost Swarte à Amsterdam semblent partager des préoccupations plastiques similaires. Swarte invente le terme de « Klare Lijn » que Benoît transformera en manifeste, lors de la publication aux Humanoïdes Associés de son ouvrage « Vers la Ligne Claire ». Dans ce retour à la clarté prôné par les Grands Anciens – Hergé en tête -, les exégètes du genre verront un mouvement historique qui marquera profondément la bande dessinée de cette décennie. Ever Meulen résumera d’une phrase prophétique l’état d’esprit de ces années-là :« Usez du passé pour démarrer dans le futur »

C’est vraisemblablement au comptoir du Rose Bonbon que notre relation prend une forme amicalo-professionnelle. Chez Serge, comme chez moi, mémoire rime avec passoire. Ce n’est sans doute pas un hasard si le titre choisi pour notre unique ouvrage commun aura justement pour titre Mémoires de l’Espion. Retrouvée dans les archives de Serge, une interview, donnée par celui-ci en ma compagnie au moment de la sortie de l’ouvrage, apporte quelques éléments de réponse. Ce 19 décembre 1982, je déclare avec une suffisance toute juvénile : « Nous étions au Rose- Bonbon, il était 3 heures du matin. Nous étions tous les deux accoudés au comptoir, et j’ai demandé à Serge : Et si on faisait un bouquin, avec tes dessins ? Serge, qui devait être plus saoul que moi, a cru que c’était une bonne idée, et il a accepté. » Serge ajoute : « Oui. » On peut donc croire qu’il se trouve un fond de vérité dans ces propos.

Pour une meilleure compréhension de l’histoire, il faut préciser que j’animais alors, en amateur, une petite maison d’édition, mais qui avait déjà à son minuscule catalogue des ouvrages de Franquin, Goossens, Binet, Andréas et Rivière. J’espérais que ce livre de Serge Clerc suivrait le même chemin éditorial. Mais entre-temps, les éditions Magic Strip publiaient dans leur remarquable collection Atomium une novella graphique signée Serge Clerc, « Sam Bronx et les Robots ». Pour Dionnet, les frères Pasamonik lui avaient comme tranché un orteil, au risque de faire boiter les Humanos. Pas question d’une nouvelle amputation. Au sein de la galaxie métallique, Jean-Luc Fromental venait de créer « Autodafé », première collection de bandes dessinées au format du roman ; il se proposa d’y publier « Mémoires de L’Espion ». Pour transformer un fourre-tout graphique en un livre cohérent, il nous fallait trouver un argument fictionnel. « Confidential Report » d’Orson Welles – « M. Arkadin » en version française – nous en fournit la trame. Ainsi, Phil Perfect et Sam Bronx, détectives d’occasion, enquêtent sur la carrière du mystérieux Dessinateur Espion, découvrant à chaque chapitre un nouveau pan de son œuvre. Les trente feuillets qui forment le corps du texte ont donc valeur de prétexte, ils furent pourtant l’objet de nos soins les plus attentifs. Pas moins de trois mois de travail acharné, ce qui aux yeux d’un écrivain confirmé peut sembler un record de lenteur. Depuis, il m’est souvent arrivé de dire qu’après avoir travaillé avec Serge Clerc, j’étais capable de travailler avec n’importe qui. Car si Serge est un maniaque du pli de pantalon et de son tombé sur la chaussure, le placement d’une virgule au détour d’une phrase requiert de sa part tout autant d’intérêt, de passion et d’intransigeance. Je me souviens de longues nuits enfumées dans son atelier de la rue Max Dormoy, relisant en boucle les cent variations d’une même phrase, toujours à la recherche de la tournure ultime, celle que Nabokov ou Manchette ne renieraient pas. C’est à l’occasion de l’une de ces séances d’écriture que Serge expérimentera cette substance poudreuse d’origine colombienne que d’aucuns, en ces années quatre-vingt, considéreront comme la panacée universelle. Je me souviens qu’après absorption par voix nasale, Serge se lancera dans un long discours ininterrompu au cours duquel l’art et la manière de la concordance des temps furent disséquées avec brio. Deux heures plus tard, la gorge sèche, les narines pincées, les yeux exorbités, il  conclura son envolée illuminée par un définitif : « Ça me fait rien, ton truc ! » Serge Clerc ne sombrera jamais dans les paradis artificiels, il est toujours resté un rêveur debout.

« Mémoire de l’Espion » vaut avant tout pour son panorama d’une œuvre en perpétuel mouvement. Le choix des dessins se concentre sur la période 1978-1982, soit près d’environ trois cents images. Pour une grande part, il s’agit de ses illustrations d’inspiration rock. Dès son premier album, Le Dessinateur Espion, publié en 1978 chez les Humanoïdes Associés, Serge Clerc avait prouvé qu’il se baladait avec autant d’aisance dans les univers futuristes que dans les ruelles glauques du rock’n’roll. Avec Paringaux, il anima le temps de quelques strips les non-aventures de Roger Bismuth le punk. Avec Manœuvre, il établit la topographie de Rock-City, adaptant quelques classiques, des Doors au Velvet Underground. Si l’album suivant, « Captain Futur », sur un scénario de Manœuvre, jouait clairement la carte de la science-fiction parodique, le troisième titre de sa bibliographie s’avéra tout aussi explicite : « Rocker ». Dans cet ouvrage qui ouvre l’ère de la bédé-rock, Serge, qui se fait encore appeler le dessinateur espion, n’hésite pas à mettre en scène The Clash et les Cramps, mêlant fiction et réalité. Pour établir ses histoires, il se souvient avoir longuement photographié les américains dans leur hôtel et dîné avec les anglais après leur concert parisien. Toujours les bons plans de l’ami Manœuvre. Cependant, sa légitimité de rocker graphique remonte plus loin dans le temps. Si les lecteurs de « Rock&Folk » ont la primeur de ses dessins depuis 1976, sa notoriété a rapidement dépassé les frontières françaises. C’est au Rose-Bonbon, une fois de plus, que va se jouer sa réputation internationale quand Manœuvre, incontournable, lui présente le rédacteur en chef du « New Musical Express ». Il n’est pas inutile de rappeler que le magazine rock britannique était alors le premier dans sa catégorie, « all around the world ». Serge y publie sa première illustration, consacrée aux Stranglers, fin 1978. Un peu plus tard, ce sera au tour des magazines « Player », au Japon, puis « Oor », aux Pays-Bas, de s’attacher les services du français. Un circuit bien rodé. En ces années 80, Serge place donc le même dessin dans quatre pays différents. Ce passeport graphique le mènera outre Atlantique où la Dancétéria, fameux club new yorkais, présentera une exposition de ces dessins. Comme les groupes Bijou, Comateens, Fleshtones et Carmel l’auront fait auparavant, on ne s’étonnera pas qu’un beau jour de 1986, Joe Jackson l’appelle en personne pour lui proposer d’illustrer la pochette de son LP, « Big World ».

A cette même époque, Dionnet et Manœuvre m’ont engagé comme attaché de presse des Humanoïdes Associés. A cet égard, je reste un témoin privilégié des activités de Serge Clerc, car j’envisage le Rose-Bonbon comme une annexe naturelle des locaux de la rue Monsigny. Déjà, C. n’est plus qu’un souvenir douloureux dans le cœur de Serge, et un fils de banquier s’est envolé avec la femme de ma vie. Nous avons de bonnes raisons de nous interroger sur la nature humaine. Parfois, nous profitons de l’happy hour instaurée au Harry’s Bar pour ingurgiter nombre de Pétrifiants – cocktail servi dans un bock de bière, et dont le nom de baptême n’est pas usurpé. Pour nous déplacer, nous utilisons mon coupé Karmann-Ghia 1961 qui deviendra rapidement la voiture officielle de Phil Perfect. Serge dotera son personnage de certaines de mes qualités de pilote, lui faisant garer son véhicule avec la même élégance – dans les poubelles ou les vitrines. Parfois, Serge reçoit. Dans son atelier de la rue Max Dormoy se mélangent musiciens – je me souviens des Avions, plus bruyants qu’une escadrille de Spitfire -, dessinateurs – je me souviens de Loustal à son retour du Maroc – et créatures de rêve aux décolletés vertigineux – je me souviens de leur regard hautain à mon égard. Sur l’écran de la télévision s’enchaînent des clips que Serge a patiemment enregistrés avec son magnétophone à grosses touches – Bananaramas, Siouxsie, Squeeze, U2, The Nerve, Culture Club, Police, Human League, Silicon Teens, Flyng Lizards, B52’s. Dans leurs registres respectifs – la musique et la technologie -, le clip et le magnétophone sont alors les symboles d’une modernité insolente. Quand la platine prend le relais sonore, la télévision reste allumée, diffusant sans le son les images en noir et blanc de ces films de Lautner dont la postérité ne s’est pas encore emparée – « Les Barbouzes » et « Les Tontons Flingueurs ».

Je ne me souviens plus dans quelles circonstances Serge a inventé le Mourir à Stalingrad. Sa composition apparaît au détour d’une histoire de Phil Perfect. Le dialogue mérite d’être cité. « Vous prenez un grand verre que vous remplissez à ras bord de vodka » explique à Vanina Vannille le concierge hongrois de Phil. « Et ensuite ?! » demande la blonde platine. « A la limite, vous pouvez rajouter une olive ! » Je rapporterai plus tard la recette de ce cocktail à Serge Gainsbourg, qui comprendra qu’il faut avoir beaucoup à oublier pour l’ingurgiter ; il s’en tiendra toujours à son fameux 102.

On a voulu définir les années 80 comme les « années fric », elle reste pourtant dans notre mémoire comme les « années fun ». Quelque part entre le « Make love, not war » de la génération précédente et le « Sex&Drugs&Rock’n’Roll » de la nôtre. Ainsi, la dilution de la conscience politique qui animait les années 70 aurait fait le lit du cynisme et du paraître des eighties. Rien de plus politique pourtant que le « No future » de la punkitude. Mais ce fut le cri d’un instant. Parce qu’une génération entière ne pouvait disparaître dans une overdose de violence et de drogue, la New wave teinta d’ironie le nihilisme annoncé ; sur les platines tournaient Joy Division, Spandau Ballet, Cabaret Voltaire ou Durutti Column, et l’on pouvait désormais faire un tube mondial intitulé Enola Gay.

Les jeunes gens modernes des années 80 réhabilitèrent la cravate noire et la coupe de cheveux bien dégagée derrière les oreilles. De cette posture en réaction au débraillé des babas cool et au destroy des punks, on en oublia le second degré pour y voir la résurgence des valeurs néo-bourgeoises. Pour s’introduire dans la bergerie, le loup avait simplement endossé une peau de mouton. Mais il est peut-être vrai qu’il a fini par bêler comme les autres.

De tous les dessinateurs qui émergent durant cette décennie, Serge Clerc est certainement celui qui fut le plus en phase avec son époque. Ses recherches formelles – le « Vers la ligne claire » lancé par Ted Benoît reste son manifeste graphique – comme son inspiration scénaristique – la quête du « grand plus rien » – sont en coïncidence avec la volonté d’épure et de transparence – certains liront vacuité – d’une société en pleine transformation – l’arrivée de la gauche au pouvoir le laisse croire -. Les années 80 seront « clean », et le président de la république française, « branché ». Ceux qui ont bien regardé les dessins de Serge Clerc, mais qui auront mal lu ces bandes dessinées, vont en faire le héraut graphique de ce nouveau monde. L’esthète pour happy fews va se doubler d’un graphiste dont le trait, facilement identifiable, va s’afficher sur tous les murs de l’hexagone. C’est la publicité – la « réclame » dit-il – qui va le populariser. Et le faire tomber, du même coup, dans le domaine public. Très vite, la fausse simplicité de son trait, la géométrie précise de ses compositions vont inspirer toute une génération de dessinateurs. Pas seulement dans la bande dessinée européenne. Au détour d’un menu de pizzeria, d’une pub locale pour un marchand de meubles ou d’un flyer de garage-band, il n’est alors pas rare de découvrir de ses dessins, recopiés sans vergogne, maladroitement adaptés par d’obscurs clones. Cette banalisation d’un style pourtant spécifique aura finalement été bénéfique à son précurseur. Picasso dit qu’un artiste doit copier les autres, mais qu’il n’a pas le droit de se copier lui-même. Serge Clerc connaît cette phrase par cœur. Ainsi, ces deux dernières décennies l’auront vu explorer de nouvelles voies graphiques et narratives, douter de certaines, en affirmer d’autres, mais, loin du concert tonitruant de la grosse cavalerie éditoriale, Serge Clerc improvise toujours sa petite musique particulière, souple et précise comme un solo de Jimi Hendrix.

José-Louis Bocquet

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