Olympe à Paris, Repérages

(Depuis 2009, Catel Muller arpente Paris sur les traces d’Olympe de Gouges à la  recherche des décors de sa révolution. A l’occasion de la sortie de l’ouvrage dans la collection Ecritures aux éditions Casterman, voici un aperçu de ses repérages dans les rues de Paris. Ces dessins ainsi que le texte qui l’accompagne ont fait l’objet d’un fascicule imprimé à 365 exemplaires et offert aux amis des auteurs.)

Quand Olympe arrive à Paris au début des années 70, elle quitte définitivement sa ville natale de Montauban où elle née quelques 24 ans plus tôt, en 1748.
Avant Paris, Olympe a donc vécu une première vie. Sous le nom de Marie Gouze, elle a contracté un malheureux mariage de raison à l’âge de 18 ans, connu l’enfantement l’année suivante puis le veuvage quelques mois plus tard. Recouvrant la liberté de ses faits et gestes, elle décide de ne plus jamais la reperdre. Elle se fera désormais appeler Olympe de Gouges.

A Paris, Olympe n’arrive pas seule. Elle est accompagnée de son fils Pierre et accompagne son amant et riche protecteur, Charles Biétrix. Elle lui a refusé sa main et ne reviendra jamais sur cette résolution. La petite montalbanaise à l’accent caractéristique entend bien conquérir la capitale et, de fait, elle en partagera intensément les plaisirs et les douleurs. Pour cette nouvelle vie, Olympe sera parisienne. Libertine puis révolutionnaire.
Un recensement effectué à la veille de la révolution estime la population de Paris à environ 650 000 âmes. Selon le plan Turgot, établi 30 ans plus tôt, l’agglomération urbaine de la capitale ne dépassait pas la porte Saint Martin au nord, la rue de la Santé au sud, l’hôtel des Invalides et le Faubourg Saint-Antoine à l’ouest et à l’est.
Le biographe d’Olympe, Olivier Blanc, recense pour elle près d’une dizaine de logements différents entre 1774 et 1793. Olympe n’a pas la bougeotte, elle a le sens pratique. Elle se déplace géographiquement en fonction de ses intérêts intellectuels.
Si elle est à Versailles, c’est pour assister aux États généraux. Elle est rue de Condé quand il s’agit de faire jouer ses pièces au Théâtre Français. Elle s’installe dans le village d’Auteuil pour se laisser éclairer par les lumières de ses voisins – Condorcet, sa femme Sophie ou la veuve du philosophe Helvétius, l’amie de Benjamin Franklin.
Quand elle emménage rue du Faubourg Saint-Honoré, c’est pour être plus près de l’Assemblée et des clubs politiques. Mais en s’installant, en dernier lieu, place Dauphine, elle se rapproche dangereusement de la sinistre Conciergerie.

Dans ce Paris et ses alentours – pas si grand -, elle croise et rencontre la plupart de ceux qui ont laissé leurs noms dans les livres d’histoires au chapitre de la Révolution: Voltaire, Rousseau, Mirabeau, Lafayette, Bernardin de St Pierre, Pilâtre de Rozier, Philippe Egalité, Condorcet, Brissot, Théroigne de Méricourt, Desmoulins, Marat, Robespierre, Collot d’Herbois, Fouquié-Tinville. Elle est surtout l’amie de l’écrivain Louis-Sébastien Mercier qui avec son Tableau de Paris en 12 volumes a fait de la capitale un portrait impressionniste toujours considéré aujourd’hui par l’historienne Arlette Farge comme « un joyau ». Olympe y est esquissé comme femme de lettres.
Olympe est la fille illégitime d’un membre de l’académie française et bon sang ne saurait mentir. En ces années d’ancien régime, l’esprit libertin va de pair avec une certaine liberté d’expression ; l’Esprit des Lumières se reflète dans une boule de verre aux multiples facettes. Femme de lettres, engagée sans être gagée, Olympe aura écrit ou dicté plus d’une centaine de texte – pièces de théâtre politiques ou légères, affiches pamphlétaires, roman et fascicules. C’est vraisemblablement entre sa maison d’Auteuil et son appartement parisien qu’elle rédige en 1791 sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne – dédiée à la reine – qui cherche à rétablir un équilibre avec la Déclaration des droits de l’homme, à usage exclusivement masculin. « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. » et « La femme a le droit de monter à l’échafaud, elle doit aussi avoir le droit de monter à la tribune. », écrit-elle. Ces deux articles révolutionnaires en leur temps le resteront en France jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle.
Olympe de Gouges meurt à Paris à l’âge de 45 ans, guillotinée le 3 novembre 1793 sur la place de la Révolution, ancienne place Louis XV, future place de la Concorde. Proche de la mouvance girondine, elle aura défié une fois de trop les Montagnards de la Terreur. On rapporte que la première féministe de l’histoire de France est montée sur l’échafaud avec courage et dignité.

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Saseo Ono

Nous sommes arrivés en retard à notre premier rendez-vous avec Kosei Ono. Et au second aussi. Dans un pays où la ponctualité est la moindre des politesses, notre conduite rappelait que la frontière est mince entre le Gaijin et le barbare d’hier. C’est pourtant avec le sourire qu’il a accepté nos excuses – comme si une mauvaise appréciation des distances entre les différents quartiers de Tokyo conjugués à l’obsession de trouver au Yeosu book center de Ginza des ouvrages consacrés à l’architecte Sakakura pouvaient en être.
Kosei Ono est certainement l’un des meilleurs connaisseurs au monde du 9 eme art – du comics américain à la bande dessinée franco-belge en passant évidemment par le manga japonais. Journaliste et critique, il a rencontré et interviewé tous ceux qui, depuis plus de quarante ans, ont  esquissé l’histoire du genre, se propulsant d’Angoulême à Lucca en passant par New-York. A notre connaissance, il est le seul qui aura tenu au bout de son micro Tezuka, Hergé, Pratt et Moebius. Ses compatriotes doivent par ailleurs à cet angliciste distingué, la traduction du Little Némo de Winsor Mc Kay, du Fritz the Cat de Crumb, du Maus d’Art Spiegelman, du Palestine de Joe Sacco mais aussi Daredevil, Spierman ou Captain América. Autant dire que nous avions plus de questions à lui poser que le contraire.
La rencontre était organisée par Grégoire Rochigneux dans le cadre du festival dont il est l’organisateur pour l’institut franco-Japonais de Tokyo, Feuilles d’automne. Entre Laure Adler, venue raconter l’éditeur Maurice Nadeau, et Pascal Quignard accompagnant de son évocation de Médée la danseuse de Bûto Carlotta Ikeda dans une salle underground de Rippongi, Catel et moi présentions notre bande dessinée, Kiki de Montparnasse. La discussion avec Kosei dura une heure et demie dans l’une des salles de cet institut clair et spacieux bâti dans les années 50 par Sakakura, élève de le Corbusier et compagnon de route créatif de Charlotte Perriand. La teneur de cet entretien a depuis fait l’objet d’un long article illustré dans une revue japonaise, mais quand nous nous sommes quittés, nous avions déjà décidés de nous revoir, dès le lendemain. Entre temps, nous avions appris que le père de Kosei avait été un fameux mangaka et qu’une exposition était justement consacrée à ses travaux dans le centre de Tokyo. Un dessin au trait enlevé et coloré de deux élégantes portant des navires de guerre en guise de chapeau a aiguisé notre curiosité.
Le lendemain, notre retard est dû à l’achat d’un catalogue de l’université de Chicago consacré à l’illustration enfantine soviétique des années 20 à 40 déniché dans les rayonnages du plus fameux antiquaire de livres Tokyoïte, sis dans l’un des derniers bâtiments des années 30 ayant survécu aux séismes et à l’hystérie immobilière, à quelques dizaines de mètres du fabricant de lunettes de John Lennon. Kosei nous attend dans le lobby de l’hôtel avec patience et sourire. Oui, bien sûr, l’achat d’un livre justifie un retard, à défaut de l’excuser.
Le Tokyo Ginza Wakayama Art Museum se trouve à moins de deux cents mètres de notre hôtel, au cœur du quartier de Ginza. Une entrée large comme celle d’une porte de service, un ascenseur pas plus spacieux. Au troisième étage, nous enlevons nos chaussures sur le palier déjà terriblement encombré. Trois pièces minuscules : la collection permanente dans l’une, l’administration dans l’autre et une salle de réunion dans la dernière. Nous montons à l’étage supérieur où se trouve la salle d’exposition. Une grande pièce de 25 m2. Aux murs, l’œuvre de Saseo Ono.
Kosei nous raconte son père : « Saseo est né en 1905. Son propre père voulait en faire un architecte, mais son goût pour le dessin le déporta vers l’art pictural. Il était gaucher et sur l’insistance de son père, il devint ambidextre. Des années plus tard, quand il donnera des conférences dessinées,  il stupéfiera son auditoire en dessinant des deux mains en même temps ! Au début des années 20, il est étudiant aux Beaux-arts de Tokyo et s’intéressa particulièrement à l’art occidental.  Son premier choc graphique est la découverte de Toulouse-Lautrec. C’est aussi sa première grande influence. A l’instar de l’artiste français, il fréquente night-clubs et autres lieux d’amusement, dessinant principalement des danseuses… » Kosei souligne cette évocation d’un petit rire avant de poursuivre : «  C’est aussi dans ces années-là que mon père se passionne pour le cirque grâce à un cirque allemand de passage au Japon. Il est fasciné par une dompteuse de Lion. Il suit la troupe dans ses déplacements, mais quand il s’apprête à l’accompagner en Europe, la femme au lion lui déclare : « Tu viendras en Berlin quand tu seras devenu un grand artiste ! » Mon père ne connaîtra donc pas l’Europe, en revanche il sera le premier à introduire une touche occidentale dans l’art graphique japonais ! » Kosei nous montre le premier dessin publié par Saseo en 1928 dans Tokyo Puck, le plus fameux magazine satyrique de ce temps. « Encore étudiant, il est très vite considéré comme l’une des révélations du cartoon. Il va publier dans Tokyo Puck jusqu’au début des années 40. Si après Lautrec, il a beaucoup admiré le maître français Honoré Daumier, c’est la découverte de l’américain John Held, spécialiste des « flappers », qui va influencer sa vision de la jeunesse japonaise. C’est alors l’ére du « Mobo-Moga Jidai », c’est à dire le « Modern Boy-Modern Girl Age ». Mon père se considère lui-même comme un « modern boy » et il est le second homme au Japon a permanenter sa coiffure ! » Nous faisons remarquer à Kosei que son père était un artiste dandy, il accepte cette réflexion d’un sourire entendu. «  A cette époque, mon père parcourt les quartiers de Ginza, Ueno, Asakusa et brosse le Tokyo moderne, avec ses zones d’ombres et ses lumières. Durant toutes les années 30, il travaille énormément, en permanence, comme illustrateur, chroniqueur graphique et même parfois, il réalise des mangas. » Kosei nous montre de nombreuses couvertures de magazines et de romans. Beaucoup de femmes dans ses dessins. « Mon père admirait la femme moderne et libérée. On le sent dans ses dessins et il avait donc beaucoup de succès auprès du public féminin… » Catel demande à Kosei si sa propre mère correspondait à ce profil. « Mon père a épousé ma mère en 1939, il avait 35 ans. Moi, je suis né peu après. Ma mère était diplômée de la Joshi Bijutsu Daigaku de Tokyo, l’école d’art réservée aux femmes. Elle y avait étudié la peinture occidentale. » Catel demande si elle dessinait elle-même. « Il est arrivé quand mon père était absent qu’elle réalise à sa place des illustrations destinées à un feuilleton quotidien… » Kosei revient devant la couverture de magazine utilisée pour l’affiche de l’exposition : les deux élégantes  chapeautées de fer et d’acier. « Ce dessin date de 1936. C’est l’époque de la montée au Japon de l’ultra-nationalisme et du militarisme. Cette couverture est intitulée « Fashion show » et elle critique avec humour ce nouvel ordre. » Kosei s’arrête maintenant devant une photo de son père en uniforme militaire traçant les contours d’un crocodile. Elle est datée de mars 1942. « Mon père a été mobilisé à la fin de 1941 pour rejoindre la section de propagande de l’armée impériale. Il a été envoyé en février 1942 en Indonésie qui était alors une colonie hollandaise. Sur la photo, l’inscription au dessus de la fresque proclame : Unification des pouvoirs asiatiques. Installé à Batavia, rebaptisé Jakarta, mon père s’est occupé du Keimin Bunka Shido-sho, le centre culturel japonais, où il a enseigné l’art à de nombreux jeunes étudiants indonésien. Son séjour à Batavia a duré 4 ans. Grâce à l’immense collection de livres d’art de la bibliothèque de Jakarta, il a pu encore enrichir ses connaissances et a beaucoup pratiqué la peinture. Il est aussi tombé amoureux de ce pays et de ses habitants. Il en a tiré un ouvrage de 144 dessins qui reste encore aujourd’hui l’unique référence graphique sur l’Indonésie de cette époque. Il est devenu très rare : à peine une dizaine d’exemplaires au Japon. » Une autre photographie : Saseo en prisonnier de guerre. « Quand mon père est revenu à Tokyo, il n’a pas retrouvé sa maison et son atelier. Tout avait été détruit par le plus gros bombardement de nuit que la ville a connu en 1945. Il a dû tout recommencer à zéro, tout reconstruire, en travaillant, en dessinant en permanence. Il ne manquait pas de travail, mais il n’avait plus vingt ans et la malaria contractée en Indonésie l’exténuait. » Dernière image de l’exposition : la Une d’un quotidien japonais. On reconnaît le portrait de Maryline Monroe et, un peu plus bas, celui de Saseo : « Le 1 octobre 1954, Marylin Monroe et son mari, Jo di Maggio, visitaient Tokyo avant de rejoindre la Corée où l’actrice devait faire un show pour les troupes américaines. Mon père avait rendez-vous avec elle pour le compte d’un magazine, mais la foule était tellement nombreuse à son hôtel qu’elle était pratiquement inapprochable. C’est alors que mon père a eu une crise cardiaque. Quand il a été transporté à l’hôpital, il était trop tard. Il avait 48 ans… A la une de ce journal se trouvent donc les deux évènements de ce jour-là… » Tout en affichant un sourire serein, le regard de Kosei s’humidifie. « J’avais 15 ans… » Depuis qu’il est arrivé à l’âge d’homme, Kosei n’a eu de cesse de s’intéresser à toutes les formes de la bande dessinée – il a lui-même été mangaka, avant de collaborer avec Tezuka puis de s’imposer comme critique et traducteur. Reconstituer pièce par pièce le puzzle de l’œuvre de son père est visiblement l’une des missions vitales de Kosei. « Mon père semblait être tombé dans l’oubli, mais dans les années 70 des chercheurs et critiques d’art indonésiens ont commencé à enquêter sur lui. C’est ainsi que j’ai découvert que mon père avait profondément marqué l’histoire de l’art indonésien. Les élèves qu’il avait formé à Batavia étaient pour la plupart devenus des artistes majeurs de l’art moderne d’après-guerre en Indonésie. Il leur avait appris à sortir de l’atelier et à se confronter avec la réalité du dehors. »
Les images qui suivent sont extraites de l’exposition visitée en compagnie de Kosei Ono. Elles reflètent uniquement son travail d’illustrateur et de mangaka, aucune peinture à l’huile n’étant exposée. De ces toiles, il ne semble plus rester beaucoup d’exemples. Kosei Ono en possède la plupart. Venu lui rendre visite, Art Spiegelman – « avant Maus », précise son traducteur ; il y a un « avant » et un « après » Maus dans la vie du New Yorkais – était resté impressionné par une toile accrochée dans sa demeure. Kosei Ono, en dépit de son humilité, avoue avoir tiré une certaine fierté de l’éloge.

 (En 2005, dans les pages du Comics Journal, Kosei Ono a publié un dossier très complet consacré à ses recherches autour de l’œuvre et de la vie de son père. L’amateur pourra y compléter ses connaissances sur le sujet.)






















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Serge Clerc : Spirou et Pablo sont dans un bateau

( À l’occasion de l’exposition Spirou vers la modernité présentée en novembre 2011 à la Galerie Champaka à Bruxelles, les éditions Dupuis publient l’album de ces « revisitations » du mythe par Serge Clerc. En introduction de cet ouvrage – au tirage limité de 2699 exemplaires -, le préfacier tente de faire monter Picasso et Spirou dans le même bateau.
C’est ainsi l’occasion de proposer au lecteur de ce blog un précédent texte consacré à Serge Clerc par le même auteur :
Portrait de l’artiste en jeune homme moderne. )

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Serge Clerc : Portrait de l’artiste en jeune homme moderne.

( Ce texte a été écrit en introduction de l’album Nightclubbing Desperados, recueil d’illustrations réalisées par Serge Clerc entre 1981 et 1983, publié par l’éditeur bruxellois Champaka en 2006. )

Cette nuit-là, C. avait apporté « Radio-clash ». D’habitude, elle l’écoutait en boucle sur la chaîne de Serge. Ses cheveux blonds étaient coiffés au pétard, elle portait des jupes noires et des bas de soie, des escarpins à talons aiguilles. Elle était étudiante, mais se consacrait au management d’un groupe de rock parisien. Serge en était amoureux, elle traversait régulièrement ses dessins. Ensemble, ils avaient composé la playlist de Serge. The Clash, donc, mais aussi Blondie, Simple Minds, Flamin’Groovies et The Stranglers.

Le studio d’Oblique FM était caché dans la réserve d’un magasin de surgelés en réfection. Dazibao était le nom de l’émission dont j’avais la charge. On pouvait dire ou y faire entendre n’importe quoi, n’importe comment. Ce n’était pas un concept, c’était n’importe quoi. Tout le monde se bousculait pour en profiter. Parce que pour la première fois dans l’histoire de France, n’importe qui pouvait ouvrir un micro et brailler dedans. Les radios pirates avaient pris la parole sans permission. La libération contrôlée des ondes  et la mise en coupe réglée de ses fréquences seraient pour plus tard.

« Couleurs sur Paris » clamait le groupe Oberkampf. Dazibao se reconnaissait dans cette posture. Les couleurs de Paris étaient ses punk-rockers, ses graffiteurs et ses dessinateurs de BD. Dazibao recevait Wunderbach, Alan Vega, François Rivière, La Souris Déglinguée, Norman Spinrad, Pierre Rosenthal, Taxi Girl, Richard Pinhas, Les Avions, Frank Margerin ou Marc Caro.

En ce début de l’année 1981, la France était encore giscardienne. Quelques mois plus tard, elle allait basculer dans une euphorie de courte durée. Serge Clerc avait vingt-quatre ans, j’en avais seulement cinq de moins. Autour de ce micro, c’était notre première rencontre.

A l’exception d’un grand-père suisse, l’ascendance de Serge Clerc est d’origine italienne. Une mère catholique, un père communiste. Elle travaille dans la bonneterie, il est employé dans la papeterie. « Ouvriers aisés » comme les définit leur fils. Des évènements de 1968, il se souvient de ses oncles rejoignant les manifestations qui secouent Roanne comme le reste de l’hexagone. C’est à peu près à cette époque-là – il a onze ans – qu’il subit deux chocs graphiques : « Valérian » de Mézières et « Blueberry » de Giraud. Il apprend à dessiner en les copiant. Pas en les recopiant. Il s’inspire de leurs graphismes pour mettre au point ses propres compositions. Son unique ambition est déjà de devenir dessinateur de bandes dessinées. Nulle part ailleurs que dans Pilote. Ses parents le laissent rêver ; ça lui passera. De fait, dans sa province, le jeune Clerc semble bien isolé. Pour un amateur de bandes dessinées, de science-fiction ou de rock, cette ville offre peu d’ouvertures ; « Rien, que dalle » précisera-t-il au long de nombreuses interviews ultérieures. Mais, au lycée, le jeune Serge rencontre deux autres « frappadingues »- selon ses propres termes. Sur une population de sept cents élèves, ils sont donc seulement « trois zombies » à connaître les noms de Philip K.Dick ou de Mœbius. Ensemble, ils organisent des virées sur Lyon, découvrent les albums de Vaughn Bodé et de Mœbius, les deux premiers numéros de « Métal Hurlant ». Révélation. Serge sera dessinateur de « Métal Hurlant » ou rien ! Dans un même mouvement, les trois adolescents publient un fanzine, « Absolutely Live ». Deux numéros publiés, marchepied pour la gloire. Ils ne doutent de rien, surtout Serge qui envoie une enveloppe bourrée de dessins à Mœbius, aux bons soins de « Métal Hurlant ». Peu après, sur papier à en-tête de la revue, un inconnu lui répond, Jean-Pierre Dionnet. En bon monomaniaque strictement focalisé sur les dessinateurs, le jeune Serge n’a pas remarqué la signature de Dionnet. Peu importe, celui-ci lui annonce que son travail a été retenu par la rédaction. Ses deux premières planches sont publiées dans le numéro 4 du trimestriel. 1975, Serge Clerc a dix-sept ans. Naissance d’une légende.

Après Lyon, Paris représente désormais la Mecque. Serge profite de vacances scolaires et de son argent de poche pour monter à la capitale. Sans prévenir. En ces années soixante-dix, le téléphone lui est inconnu. A la maison, nul combiné – pour quoi faire ? D’autant plus que les télécommunications françaises en sont encore à leur préhistoire. Il se souvient de cette boutade qui résume la situation : « La moitié de la France attend le téléphone et l’autre moitié attend la tonalité » En revanche, à Paris, rue Yves Toudic, dans la loge de concierge qui sert de local aux Humanoïdes Associés, personne n’attend Serge Clerc. Porte close. Il reprend le train. Chez lui, une lettre de Dionnet vient d’arriver : « Montez à Paris ». Serge repart aussitôt, mais ses économies ont fondu avec le premier aller-retour. Il remonte en auto-stop. Le message de Dionnet lui suggère de téléphoner avant de passer à la rédaction. Pour la première fois de sa vie, Serge entre dans une cabine téléphonique. « Allo ! » lui lance une voix. « Allo ! » répond Serge. L’échange se répète un certain nombre de fois, sans qu’une prise de contact puisse s’effectuer. Confronté à une technologie inconnue, le jeune homme ne sait pas qu’il doit appuyer sur une touche pour être entendu par son interlocuteur. En dépit de ces chausse-trappes, Serge parvient à entrer en contact physique avec l’Humano en chef, Jean-Pierre Dionnet. De cette première conversation, il se souvient seulement d’une information invraisemblable: Vaughn Bodé est mort. Serge n’en croit pas un mot, persuadé que tous les Parisiens ne sont que de vils affabulateurs. La nuit qui suit voit l’adolescent errer sur les quais de la Seine, à proximité de Notre-Dame, un sourire ravi sur les lèvres, la tête déjà dans les étoiles.

Désormais adoubé membre permanent de la confrérie des Humanoïdes Associés, le jeune Clerc trouve la vie lycéenne cruellement fade. Il profite de ses cours d’anglais pour dessiner de nouvelles planches destinées à une publication rapide – ce qui lui vaut de sévères remontrances professorales et la convocation des parents atterrés. Dès que l’occasion se présente, il se sauve vers Paris. Il loge ici ou là – il se souvient d’un hôtel du côté de Saint-Michel, du studio où l’héberge un jeune dessinateur toulousain, Jean-Louis Tripp-, il écume les librairies – en particulier Futuropolis, alors tenue par Etienne Robial et Florence Cestac -, achète sur les quais de vieux numéros de « Rock&Folk » et des romans de science-fiction. Il rencontre aussi son idole de toujours, Jean Giraud, alias Mœbius, dont le travail influence alors ses « Merveilles de l’Univers » et autres « crobards » de science-fiction. Trente ans plus tard, Giraud déclarera aux historiographes de Métal que « Serge Clerc était vraiment un phénomène, un enfant surdoué. »

Passe ton bac d’abord, lui répètent pourtant ses parents. Jusqu’alors, Serge poursuivait son cursus scolaire sans trop rechigner. Son but était effectivement d’obtenir le bac, afin de pouvoir travailler ensuite chez un imprimeur – condition indispensable pour devenir dessinateur, avait-il cru comprendre ; le nom de son conseiller d’orientation n’est pas resté dans l’histoire. Mais dès lors que les portes du paradis métallique s’ouvrent devant lui, pourquoi continuer à perdre un temps précieux dans l’enfer scolaire ?

Le 16 février 1976, Madame Clerc envoie une lettre désespérée à Jean-Pierre Dionnet. « Serge n’est plus retourné en classe depuis le 9 février. » Elle espère que l’éditeur va convaincre son fils de passer son bac. « Si près du but ». Elle n’a pas encore compris que Serge a déjà atteint celui qu’il s’était fixé. Dionnet répond aussitôt. Très gentiment, il lui explique qu’il ne peut pas intercéder en sa faveur, et tente de la rassurer. « Je peux vous assurer que votre fils a énormément de talent et qu’il fera facilement carrière dans la bande dessinée et l’illustration. » Serge Clerc ne sera jamais bachelier.

A Paris, le fils indigne s’est choisi une nouvelle famille, avec Mœbius dans le rôle de père graphique et Dionnet dans celui de père spirituel. Il lui manque un grand frère. Ce sera Philippe Manœuvre. Son aîné de quelques années, ce petit prince noir de la rock-critique vient lui aussi de province, mais sa conquête de la capitale a déjà commencé. Issu de « Rock&Folk », Manœuvre fait son apparition dans le numéro 7 de « Métal ». La première rencontre entre les deux futurs complices a lieu rue de Lancry, dans les nouveaux locaux des Humanoïdes Associés. Ces deux-là ont les cheveux aussi longs l’un que l’autre. Dis –moi ce que tu écoutes et je te dirai si je continue à te parler. C’est ainsi que les jeunes gens de toutes les époques se reconnaissent d’une même tribu. Serge se souvient que Philippe lui a aussitôt posé cette question de confiance : « T’écoutes quoi ? ». « Les Doors » répond-t-il. Manœuvre blêmit, retient une grimace de dégoût. Est-ce la prononciation de Serge qui laisse à désirer ? Il a cru entendre le nom d’un groupe français tendance psycho-baba : « T’écoutes Ange ? » Serge se récrie illico: « Non ! Les Doors ! » Une fois le malentendu estompé, ces deux-là ne se quitteront plus. On a beaucoup glosé sur l’autoritarisme de Philippe Manœuvre, comme pour amoindrir le rôle majeur qu’il a pourtant joué dans l’histoire de la bande dessinée entre 1977 et 1984. Manœuvre est celui qui a ouvert les portes de la bande dessinée à une certaine sub-culture urbaine, de la pin-up de camionneur au garage-band en passant par les gros cubes et la dope. Margerin, Denis Sire, Tramber et Jano, Dodo et Ben Radis, Pierre Ouin ou Max lui doivent cette liberté. Serge Clerc lui doit son initiation au monde.

On sait les difficultés éprouvées par Serge pour apprivoiser les technologies de la communication, on peut deviner celles rencontrées alors qu’il cherche à vivre de manière autonome. Il reconnaît que sans l’aide de Manœuvre, les petites annonces immobilières lui seraient restées indéchiffrables. Ainsi Serge trouve-t-il sa première adresse parisienne, rue de Clignancourt, un petit studio, 845 francs par mois. Monsieur et Madame Clerc ont abandonné tout espoir de remettre leur rejeton dans le droit chemin d’une vie active salariée. Ils montent sur Paris et l’aident à s’installer. De guerre lasse.

C’est aussi durant cette année 1976 que la signature de Serge Clerc apparaît dans Rock&Folk. Toujours par la poste, Serge Clerc a envoyé une série de « crobs », comme il appelle ces images qui semblent extraites d’une bande dessinée dont on ne connaîtra jamais ni le début ni la fin. Une fois encore, les dessins sont retenus et publiés. Cinq mois plus tard, celui qui se fait déjà appeler le dessinateur espion – la genèse de ce surnom semble avoir disparu des mémoires – rend visite sans prévenir au journal de la rue Chaptal. Son carton à dessins sous le bras, il demande à pouvoir montrer ses dessins. La rédaction en chef le reçoit d’un air rogue : les postulants illustrateurs sont légions, les recevoir est souvent une perte de temps et d’énergie. Philippe Paringaux ouvre le carton à dessins en soupirant. Soudain, son visage s’illumine. « Serge Clerc ? C’est toi ? Fallait le dire tout de suite ! » Plus tard, Paringaux écrira quelques scénarios pour le timide dessinateur.

La scène se passe au Rose-Bonbon, le night-club rock de la rue Caumartin, installé sous la salle de l’Olympia. La spécificité du lieu est de proposer un concert chaque soir. Au fil des années, toute la scène française s’y produira. De Marquis de Sade à Rita Mitsouko en passant par Taxi Girl, Indochine, les Avions, Oberkampf, La Souris Déglinguée, Panoramas, les Dogs et mille autres tombés dans l’oubli. En ce soir de 1978, c’est Starshooter qui joue vite et fort. Le chanteur du groupe, le lyonnais Kent, est aussi dessinateur, et publie dans « Métal Hurlant ». Parfois Serge l’accueillera en dépannage rue de Clignancourt. La présence de Serge à ce concert est donc légitime. Backstage, il fait la connaissance de Miss B., chroniqueuse rock. Serge est foudroyé. Elle est blonde, moulée dans une robe imprimée léopard, perchée sur des talons aiguilles. Elle porte des bas résille et sait boire comme « quinze matelots tchécoslovaques » sans jamais défaillir. Elle a quelques années de plus que Serge – il ne saura jamais exactement : en bon gentleman rock, il évitera toujours de lui poser la question. Cette nuit-là, ils rentrent ensemble boire un dernier verre. Mais sans le savoir, Serge vient de souffler la petite amie de son meilleur ami. Cette relation amoureuse durera deux ans, avec des hauts et des bas. Ce sont évidemment les bas qui s’avèrent formateurs. Serge découvre les affres et vertiges de l’insécurité sentimentale.

Ces détails intimes de sa vie amoureuse auraient pu rester lettres mortes s’ils n’avaient eu une profonde incidence sur son œuvre. Comme tout créateur sensible, Clerc fonctionne comme une éponge. Miss B., muse rock, apparaît dans bon nombre de ses dessins sous le nom de Stella Star. Mais quand, à la première du film des Sex Pistols, « The Great Rock’n’Roll Swindle », Serge découvre celle-ci de nouveau au bras de son meilleur ami, c’est toute sa vie d’artiste qui bascule. Il fuit Paris pour noyer son chagrin dans les vagues d’une station balnéaire en déshérence. Il en reviendra  avec un chef-d’œuvre en 13 planches, « Nid d’Espions à Alpha-Plage ». On y voit son personnage fétiche, Phil Perfect, en proie à un chagrin d’amour, sombrer dans la paranoïa. Dès lors, la personnalité de Phil Perfect prend toute son épaisseur et sa profondeur. Derrière la figure de reporter noctambule au cynisme de façade, se profile un être mélancolique au cœur meurtri et aux sentiments chiffonnés. En regard, il créé Vanina Vanille, la blonde fatale toute en courbes, dont l’indifférence affichée ou – pire – la compassion dépassionnée piétine toute espérance chez le héros privé de but. C’est une constante dans l’œuvre de Clerc, l’homme propose, la femme dispose, mais elle préfère passer son chemin. Pourtant, pour un regard, un sourire, l’homme est prêt à accepter la damnation. En vain. Il reste la vodka.

Sur invitation de Philippe Manœuvre, Serge Clerc et Yves Chaland se rencontrent la première fois au Bataclan pour le concert des Stranglers. Philippe Manœuvre veut sortir ses ouailles du ghetto angoumoisin – le festival charentais est alors l’unique occasion pour les dessinateurs de voir d’autres êtres humains –, mais quand un dessinateur rencontre un autre dessinateur, que peuvent-ils se raconter, hormis des histoires de bandes dessinées ?

C’est en ce début des années 80, grâce au compagnonnage de Chaland, que Serge Clerc découvre Jijé. Historiquement, le belge Joseph Gillain dit Jijé, est le maître à dessiner de Giraud, comme il a été celui de Franquin, Will, Morris et Mézières. Juste retour des choses, Clerc revient à la source de ses premières émotions graphiques. Il a déjà abandonné définitivement la hachure pour se concentrer sur le juste trait. Désormais, l’art du délié devient sa quête graphique. Au même moment, Ted Benoît ou Floc’h, à Paris, Ever Meulen à Bruxelles et Joost Swarte à Amsterdam semblent partager des préoccupations plastiques similaires. Swarte invente le terme de « Klare Lijn » que Benoît transformera en manifeste, lors de la publication aux Humanoïdes Associés de son ouvrage « Vers la Ligne Claire ». Dans ce retour à la clarté prôné par les Grands Anciens – Hergé en tête -, les exégètes du genre verront un mouvement historique qui marquera profondément la bande dessinée de cette décennie. Ever Meulen résumera d’une phrase prophétique l’état d’esprit de ces années-là :« Usez du passé pour démarrer dans le futur »

C’est vraisemblablement au comptoir du Rose Bonbon que notre relation prend une forme amicalo-professionnelle. Chez Serge, comme chez moi, mémoire rime avec passoire. Ce n’est sans doute pas un hasard si le titre choisi pour notre unique ouvrage commun aura justement pour titre Mémoires de l’Espion. Retrouvée dans les archives de Serge, une interview, donnée par celui-ci en ma compagnie au moment de la sortie de l’ouvrage, apporte quelques éléments de réponse. Ce 19 décembre 1982, je déclare avec une suffisance toute juvénile : « Nous étions au Rose- Bonbon, il était 3 heures du matin. Nous étions tous les deux accoudés au comptoir, et j’ai demandé à Serge : Et si on faisait un bouquin, avec tes dessins ? Serge, qui devait être plus saoul que moi, a cru que c’était une bonne idée, et il a accepté. » Serge ajoute : « Oui. » On peut donc croire qu’il se trouve un fond de vérité dans ces propos.

Pour une meilleure compréhension de l’histoire, il faut préciser que j’animais alors, en amateur, une petite maison d’édition, mais qui avait déjà à son minuscule catalogue des ouvrages de Franquin, Goossens, Binet, Andréas et Rivière. J’espérais que ce livre de Serge Clerc suivrait le même chemin éditorial. Mais entre-temps, les éditions Magic Strip publiaient dans leur remarquable collection Atomium une novella graphique signée Serge Clerc, « Sam Bronx et les Robots ». Pour Dionnet, les frères Pasamonik lui avaient comme tranché un orteil, au risque de faire boiter les Humanos. Pas question d’une nouvelle amputation. Au sein de la galaxie métallique, Jean-Luc Fromental venait de créer « Autodafé », première collection de bandes dessinées au format du roman ; il se proposa d’y publier « Mémoires de L’Espion ». Pour transformer un fourre-tout graphique en un livre cohérent, il nous fallait trouver un argument fictionnel. « Confidential Report » d’Orson Welles – « M. Arkadin » en version française – nous en fournit la trame. Ainsi, Phil Perfect et Sam Bronx, détectives d’occasion, enquêtent sur la carrière du mystérieux Dessinateur Espion, découvrant à chaque chapitre un nouveau pan de son œuvre. Les trente feuillets qui forment le corps du texte ont donc valeur de prétexte, ils furent pourtant l’objet de nos soins les plus attentifs. Pas moins de trois mois de travail acharné, ce qui aux yeux d’un écrivain confirmé peut sembler un record de lenteur. Depuis, il m’est souvent arrivé de dire qu’après avoir travaillé avec Serge Clerc, j’étais capable de travailler avec n’importe qui. Car si Serge est un maniaque du pli de pantalon et de son tombé sur la chaussure, le placement d’une virgule au détour d’une phrase requiert de sa part tout autant d’intérêt, de passion et d’intransigeance. Je me souviens de longues nuits enfumées dans son atelier de la rue Max Dormoy, relisant en boucle les cent variations d’une même phrase, toujours à la recherche de la tournure ultime, celle que Nabokov ou Manchette ne renieraient pas. C’est à l’occasion de l’une de ces séances d’écriture que Serge expérimentera cette substance poudreuse d’origine colombienne que d’aucuns, en ces années quatre-vingt, considéreront comme la panacée universelle. Je me souviens qu’après absorption par voix nasale, Serge se lancera dans un long discours ininterrompu au cours duquel l’art et la manière de la concordance des temps furent disséquées avec brio. Deux heures plus tard, la gorge sèche, les narines pincées, les yeux exorbités, il  conclura son envolée illuminée par un définitif : « Ça me fait rien, ton truc ! » Serge Clerc ne sombrera jamais dans les paradis artificiels, il est toujours resté un rêveur debout.

« Mémoire de l’Espion » vaut avant tout pour son panorama d’une œuvre en perpétuel mouvement. Le choix des dessins se concentre sur la période 1978-1982, soit près d’environ trois cents images. Pour une grande part, il s’agit de ses illustrations d’inspiration rock. Dès son premier album, Le Dessinateur Espion, publié en 1978 chez les Humanoïdes Associés, Serge Clerc avait prouvé qu’il se baladait avec autant d’aisance dans les univers futuristes que dans les ruelles glauques du rock’n’roll. Avec Paringaux, il anima le temps de quelques strips les non-aventures de Roger Bismuth le punk. Avec Manœuvre, il établit la topographie de Rock-City, adaptant quelques classiques, des Doors au Velvet Underground. Si l’album suivant, « Captain Futur », sur un scénario de Manœuvre, jouait clairement la carte de la science-fiction parodique, le troisième titre de sa bibliographie s’avéra tout aussi explicite : « Rocker ». Dans cet ouvrage qui ouvre l’ère de la bédé-rock, Serge, qui se fait encore appeler le dessinateur espion, n’hésite pas à mettre en scène The Clash et les Cramps, mêlant fiction et réalité. Pour établir ses histoires, il se souvient avoir longuement photographié les américains dans leur hôtel et dîné avec les anglais après leur concert parisien. Toujours les bons plans de l’ami Manœuvre. Cependant, sa légitimité de rocker graphique remonte plus loin dans le temps. Si les lecteurs de « Rock&Folk » ont la primeur de ses dessins depuis 1976, sa notoriété a rapidement dépassé les frontières françaises. C’est au Rose-Bonbon, une fois de plus, que va se jouer sa réputation internationale quand Manœuvre, incontournable, lui présente le rédacteur en chef du « New Musical Express ». Il n’est pas inutile de rappeler que le magazine rock britannique était alors le premier dans sa catégorie, « all around the world ». Serge y publie sa première illustration, consacrée aux Stranglers, fin 1978. Un peu plus tard, ce sera au tour des magazines « Player », au Japon, puis « Oor », aux Pays-Bas, de s’attacher les services du français. Un circuit bien rodé. En ces années 80, Serge place donc le même dessin dans quatre pays différents. Ce passeport graphique le mènera outre Atlantique où la Dancétéria, fameux club new yorkais, présentera une exposition de ces dessins. Comme les groupes Bijou, Comateens, Fleshtones et Carmel l’auront fait auparavant, on ne s’étonnera pas qu’un beau jour de 1986, Joe Jackson l’appelle en personne pour lui proposer d’illustrer la pochette de son LP, « Big World ».

A cette même époque, Dionnet et Manœuvre m’ont engagé comme attaché de presse des Humanoïdes Associés. A cet égard, je reste un témoin privilégié des activités de Serge Clerc, car j’envisage le Rose-Bonbon comme une annexe naturelle des locaux de la rue Monsigny. Déjà, C. n’est plus qu’un souvenir douloureux dans le cœur de Serge, et un fils de banquier s’est envolé avec la femme de ma vie. Nous avons de bonnes raisons de nous interroger sur la nature humaine. Parfois, nous profitons de l’happy hour instaurée au Harry’s Bar pour ingurgiter nombre de Pétrifiants – cocktail servi dans un bock de bière, et dont le nom de baptême n’est pas usurpé. Pour nous déplacer, nous utilisons mon coupé Karmann-Ghia 1961 qui deviendra rapidement la voiture officielle de Phil Perfect. Serge dotera son personnage de certaines de mes qualités de pilote, lui faisant garer son véhicule avec la même élégance – dans les poubelles ou les vitrines. Parfois, Serge reçoit. Dans son atelier de la rue Max Dormoy se mélangent musiciens – je me souviens des Avions, plus bruyants qu’une escadrille de Spitfire -, dessinateurs – je me souviens de Loustal à son retour du Maroc – et créatures de rêve aux décolletés vertigineux – je me souviens de leur regard hautain à mon égard. Sur l’écran de la télévision s’enchaînent des clips que Serge a patiemment enregistrés avec son magnétophone à grosses touches – Bananaramas, Siouxsie, Squeeze, U2, The Nerve, Culture Club, Police, Human League, Silicon Teens, Flyng Lizards, B52’s. Dans leurs registres respectifs – la musique et la technologie -, le clip et le magnétophone sont alors les symboles d’une modernité insolente. Quand la platine prend le relais sonore, la télévision reste allumée, diffusant sans le son les images en noir et blanc de ces films de Lautner dont la postérité ne s’est pas encore emparée – « Les Barbouzes » et « Les Tontons Flingueurs ».

Je ne me souviens plus dans quelles circonstances Serge a inventé le Mourir à Stalingrad. Sa composition apparaît au détour d’une histoire de Phil Perfect. Le dialogue mérite d’être cité. « Vous prenez un grand verre que vous remplissez à ras bord de vodka » explique à Vanina Vannille le concierge hongrois de Phil. « Et ensuite ?! » demande la blonde platine. « A la limite, vous pouvez rajouter une olive ! » Je rapporterai plus tard la recette de ce cocktail à Serge Gainsbourg, qui comprendra qu’il faut avoir beaucoup à oublier pour l’ingurgiter ; il s’en tiendra toujours à son fameux 102.

On a voulu définir les années 80 comme les « années fric », elle reste pourtant dans notre mémoire comme les « années fun ». Quelque part entre le « Make love, not war » de la génération précédente et le « Sex&Drugs&Rock’n’Roll » de la nôtre. Ainsi, la dilution de la conscience politique qui animait les années 70 aurait fait le lit du cynisme et du paraître des eighties. Rien de plus politique pourtant que le « No future » de la punkitude. Mais ce fut le cri d’un instant. Parce qu’une génération entière ne pouvait disparaître dans une overdose de violence et de drogue, la New wave teinta d’ironie le nihilisme annoncé ; sur les platines tournaient Joy Division, Spandau Ballet, Cabaret Voltaire ou Durutti Column, et l’on pouvait désormais faire un tube mondial intitulé Enola Gay.

Les jeunes gens modernes des années 80 réhabilitèrent la cravate noire et la coupe de cheveux bien dégagée derrière les oreilles. De cette posture en réaction au débraillé des babas cool et au destroy des punks, on en oublia le second degré pour y voir la résurgence des valeurs néo-bourgeoises. Pour s’introduire dans la bergerie, le loup avait simplement endossé une peau de mouton. Mais il est peut-être vrai qu’il a fini par bêler comme les autres.

De tous les dessinateurs qui émergent durant cette décennie, Serge Clerc est certainement celui qui fut le plus en phase avec son époque. Ses recherches formelles – le « Vers la ligne claire » lancé par Ted Benoît reste son manifeste graphique – comme son inspiration scénaristique – la quête du « grand plus rien » – sont en coïncidence avec la volonté d’épure et de transparence – certains liront vacuité – d’une société en pleine transformation – l’arrivée de la gauche au pouvoir le laisse croire -. Les années 80 seront « clean », et le président de la république française, « branché ». Ceux qui ont bien regardé les dessins de Serge Clerc, mais qui auront mal lu ces bandes dessinées, vont en faire le héraut graphique de ce nouveau monde. L’esthète pour happy fews va se doubler d’un graphiste dont le trait, facilement identifiable, va s’afficher sur tous les murs de l’hexagone. C’est la publicité – la « réclame » dit-il – qui va le populariser. Et le faire tomber, du même coup, dans le domaine public. Très vite, la fausse simplicité de son trait, la géométrie précise de ses compositions vont inspirer toute une génération de dessinateurs. Pas seulement dans la bande dessinée européenne. Au détour d’un menu de pizzeria, d’une pub locale pour un marchand de meubles ou d’un flyer de garage-band, il n’est alors pas rare de découvrir de ses dessins, recopiés sans vergogne, maladroitement adaptés par d’obscurs clones. Cette banalisation d’un style pourtant spécifique aura finalement été bénéfique à son précurseur. Picasso dit qu’un artiste doit copier les autres, mais qu’il n’a pas le droit de se copier lui-même. Serge Clerc connaît cette phrase par cœur. Ainsi, ces deux dernières décennies l’auront vu explorer de nouvelles voies graphiques et narratives, douter de certaines, en affirmer d’autres, mais, loin du concert tonitruant de la grosse cavalerie éditoriale, Serge Clerc improvise toujours sa petite musique particulière, souple et précise comme un solo de Jimi Hendrix.

José-Louis Bocquet

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Serge Clerc : Nightclubbing Desperados, l’album.

( L’album Nightclubbing Desperados recueille plus d’une centaine d’illustrations réalisées par Serge Clerc entre 1981 et 1983. Pour la plupart, ces dessins été publiés dans Rock & Folk, New Musical Express, Player, The Face et Télérama avant d’être réunis dans le roman graphique Mémoires de l’espion, cosigné avec José-Louis Bocquet chez les Humanoïdes Associés en 1982. Imprimés à l’origine en petit format noir et blanc, ces dessins ont été rehaussés d’une mise en couleurs originale de Serge Clerc pour cette édition.
Publié en 2006, au dépend de l’éditeur bruxellois Champaka, l’album
Nightclubbing Desperados a été tiré à 3000 exemplaires numérotés.
La direction artistique de l’ouvrage est signée Pierre Pourbaix et Serge Clerc, la conception éditoriale est assurée par Eric Verhoest et José-Louis Bocquet
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Serge Clerc : Portrait of the artist as a modern young man… ( English version ).

( L’album Nightclubbing Desperados s’adressant à un public international, la traduction de l’introduction a été confiée à Paul Gravett. Un gage de qualité; Paul Gravett est le plus eminent des critiques et historiens de bandes dessinées britanniques. Grand connaisseur aussi bien de l’école franco-belge que du manga ou du comics, il vient de publier 1001 comics You Must Read Befour You Die, une somme 960 pages qui profile la bédéthèque idéale. La traduction proposée ici du Portrait de l’artiste en jeune homme moderne… est reproduite avec son aimable autorisation. )

That night, C. had brought Radio-Clash with her. As usual, she listened to it over and over on Serge’s system. Her blonde hair looked like she had just got out of bed, she wore black skirts and silk stockings, shoes with stiletto heels. She was a student, but devoted herself to managing a Paris rock band. Serge was in love, and she regularly appeared in his drawings. Together, they had compiled Serge’s playlist. So there was The   Clash, but also Blondie, Simple Minds, Flamin’ Groovies and The Stranglers.

The Oblique FM studio was hidden in the back rooms of a broken-down frozen food store. Dazibao was the name of the show I was in charge of. You could say or play anything you wanted on it. That was not just the concept, it really was « anything goes ». Everyone  hustled to take advantage of it. Because for the first   time in French history, anybody whatsoever could open a microphone and bawl into it. The pirate radio stations were speaking out without permission. The controlled liberation of the airwaves and the deregulation of frequencies would come later.

‘Colours over Paris’ was the call from the Oberkampf group.  Dazibao saw itself taking this same stance. The colours of Paris were its punk-rockers, its graffiti artists and its comics draughtsmen. Dazibao hosted Wunderbach, Alan Vega, François Rivière, the Souris Déglinguée, Norman Spinrad, Pierre Rosenthal, Taxi Girl, Richard Pinhas, Les Avions, Frank Margerin or Marc Caro.

This was early in 1981 and France was still ‘giscardienne’. A few months later, it would be rocked by a short-lived euphoria. Serge Clerc was twenty-four, I was five years younger.  Around this microphone, we had our first meeting.

Except for a Swiss grandfather, Serge Clerc’s ancestry is of Italian origin. A Catholic mother,  a Communist father. She works in hosiery, he is employed in the paper mill. « Comfortably working-class » is how their son defines them. Of the events of 1968, he remembers his uncles joining the demonstrations which shook Roanne like the rest of the nation. It is around this time. at the age of eleven, that he experienes two graphic shocks: Valérian by Mézières and Blueberry by Giraud. He learns to draw by copying them. Not by recopying, but by taking their graphics as the inspiration and starting point for his own compositions. Already, his one ambition is to become a comic strip artist. Nowhere else but in Pilote magazine. His parents let him dream; to them it’s just a phase. In fact, in his province, the young Clerc seems pretty isolated. For someone who loves comics, science fiction or rock’n'roll, his town offers few discoveries; « Not a damn thing », he’ll point out in many later interviews.

But at college, the young Serge meets two other « crazies », as he calls them. Out of a population of seven hundred pupils, they are the only ‘three zombies’ who know the names of Philip K. Dick or Moebius.  Together, they organise trips to Lyon and discover the albums of Vaughn Bodé and Moebius, the first two issues of Métal Hurlant. Revelations. Serge will be a Métal Hurlant artist or nothing. To that end, the three teenagers publish a fanzine, Absolutely Live. Two numbers are published, springboards to glory. They have total confidence, especially Serge who sends an envelope full of drawings to Moebius, care of Métal Hurlant. A little later, on the magazine’s headed paper, an unknown person answers him, Jean-Pierre Dionnet. As a good monomaniac strictly focussed on the artists, young Serge has not noticed Dionnet’s signature. It doesn’t matter, the writer announces to him that his work has been taken on by the editors. His first two pages are published in number 4 of the quarterly. It’s 1975, Serge Clerc is seventeen years old. A legend is born.

After Lyon, Paris represents the Mecca from now on. Serge uses the school holidays and his pocket money to go up to the capital. Without telling anyone. In these years of the Seventies, the telephone is a mystery to him. There’s no phone at home and what is more, French telecommunications are still in their prehistory. He remembers this joke which summarises the situation: « Half of France was waiting for a telephone and the other half for a dial tone ». On the other hand, in Paris, in rue Yves Toudic, in the concierge’s lodging that serves as the office of the Humanoïdes Associés,  nobody is waiting for Serge Clerc.  The door is closed. He takes the train back. At home, a letter from Dionnet has just arrived: « Come up to Paris ». Serge sets out again right away, but he’s used up all his funds to buy the first return ticket. So he gets there by hitch-hiking. Dionnet’s message suggests that he telephone him before coming over to the magazine. For the first time in his life, Serge enters a phone box. « Hello! » a voice cries out to him.   « Hello!”, Serge answers. This exchange is repeated several times without any contact being made. Confronted with unknown technology, the young man does not know that he has to press a button to be heard by the other party.

In spite of these hassles, Serge manages to get in physical contact with Humano-in-chief, Jean-Pierre Dionnet. Of this first conversation, he remembers only one incredible piece of information: Vaughn Bodé has died. Serge does not believe a word of it, convinced that all Parisians are just cheap inveterate liars. The following night sees the teenager wandering on the banks of the Seine, near Notre Dame, a beaming smile on his lips, his head already in stars.

Henceforth dubbed a permanent member of the brotherhood of the Humanoïdes Associés, the young Clerc finds college life cruelly dull. He takes advantage of his English courses to draw some new pages intended for a swift publication which earn him some severe reprimands from his teachers and a summons from his dismayed parents. As soon as the opportunity arises, he makes his getaway to Paris. He lodges here or there. He remembers one hotel in the Cité de Saint-Michel, and the studio where a young artist from Toulouse, Jean-Louis Tripp, was also staying. He combs the bookshops, in particular Futuropolis, at the time run by Etienne Robial and Florence Cestac – and buys on the quays old numbers of Rock&Folk magazine and science-fiction novels. He also meets all-time idol Jean Giraud, alias  Moebius, whose work then influences his ‘Marvels of the Universe’ and other ´ science fiction pieces. Thirty years later, Giraud will declare to Metal‘s historians that « Serge Clerc was really a phenomenon, an exceptionally gifted child. »

But first pass your degree, his parents repeat to him.   Until that point, Serge was pursuing his school courses without taking too much trouble. His goal was basically to get the degree so that he could then work at a printer’s, a condition that he had thought was essential to become an artist; the name of his career adviser has not been kept as part of history. But once those doors to the Metallic paradise opened up to him, why should he continue to waste precious time in school-hell?

On February 16, 1976, Mrs Clerc sends a desperate letter to Jean-Pierre Dionnet. Serge has not come back to class since February 9. She hopes that the editor will convince her son to pass his degree. He’s so close to getting it.  She has not understood yet that Serge has already attained what he has been fixated on. Dionnet answers immediately. Very nicely, he explains to her that he cannot intercede on her behalf and tries to reassure her. « I can assure you that your son has an enormous amount of talent and will easily make a career in comics and illustration. » Serge Clerc never graduates.

In Paris, the unworthy son has chosen a new family,  with Moebius in the role of his graphic father and Dionnet in that of his spiritual father. He’s missing a big brother. This will be Philippe Manoeuvre. Older by a few years, this little black prince of rock’n'roll criticism also comes from the provinces, but his conquest of the capital has already started. Springing from Rock&Folk, Manoeuvre makes his first appearance in Metal number 7. The first meeting between the two future accomplices takes place in the rue de Lancry, in the new offices of the Humanoïdes   Associés. These two have hair as long as each other. Tell me what you’re listening to and I’ll tell you if I’ll continue speaking to you. That’s how young people of   every time period recognise they are in the same tribe. Serge remembers that Philippe immediately asked him this confidential question:  « What are you listening to? »  The Doors, he replies. Manoeuvre turns pale, and keeps a grimace of disgust.  Is it Serge’s pronunciation that leaves something to be desired? He thought he heard the name of a psychedelic French band:  « Do you listen to Ange? » Serge answers back straight away: « No! The Doors! » Once this misunderstanding is out of the way, these two will stick together forever. People have gone on a lot about Philippe Manoeuvre’s authoritarianism, but in so doing, they reduce the major role he played in the history of comics between 1977 and 1984. Manoeuvre is someone who opened the doors of comics to a certain urban subculture, from truck-drivers’ pin-ups to garage bands through sugar cubes and dope. Margerin, Denis Sire, Tramber and Jano, Dodo and Ben Radis, Pierre Ouin or Max owe this freedom to him. Serge Clerc owes to him his initiation into the world.

Knowing the difficulties Serge faced mastering telecommunications technology, you can imagine the difficulties he met trying to make a living on his own. He recognises that without Maoeuvre’s help, the small classified ads for apartments would have remained indecipherable to him. So Serge finds his first Paris address, in rue Clignancourt, a small studio for 845 francs per month. Mister and Mrs Clerc have   given up any hope of getting their kid on the right track to a salaried lifestyle. They go up to Paris and help him move in.  It’s tiring being at war.

It’s also during this year of 1976 that the signature of  Serge Clerc appears in Rock&Folk. Always by post, Serge Clerc sent a series of « crobs », as he likes to call his sketches, which seem like extracts from a comic whose beginning and end you will never know. Once again, the drawings are retained and published. Five months later, the person who had come to be known as « the artist spy » – the genesis of this nickname seems to have disappeared from memory -  pays a visit without warning to the magazine in the rue Chaptal.  His portfolio under his arm, he asks if he can show his drawings. The editor in chief takes this with a haughty air -  pushy illustrators are a dime a dozen, and dealing with them is often a waste of time and energy.   Philippe Paringaux opens the portfolio with a sigh.  Suddenly, his face lights up. « Serge Clerc? Is that you? » He couldn’t help saying that right away! Later, Paringaux will write some scenarios for the shy draughtsman.

The scene shifts to the Rose-Bonbon, the rock’n'roll night club in the rue Caumartin situated under the salle de l’Olympia. The special attraction of this place is that it offers a concert every evening.  Over the years, all the French scene will perform there. From Marquis de Sade and Rita Mitsouko through Taxi Girl, Indochine, les Avions, Oberkampf, La Souris Déglinguée,  Panoramas, the Dogs and thousands of others fallen into oblivion.   On this evening of 1978, it’s Starshooter who play fast and loud.   The group’s singer, Kent from Lyon, is an artist too and draws in Métal Hurlant. Sometimes Serge will welcome him when he’s worse for wear at rue Clignancourt.   So Serge’s presence at this concert is quite justified.   Backstage, he becomes acquainted with Miss B., rock columnist. Serge is knocked out by her. She is blonde, squeezed into a leopard-printed dress, perched on high heels. She wears fishnet stockings and can drink like fifteen Czech sailors without ever weakening.  She’s a few years older than Serge -  he will never know exactly, as a good rock gentleman, he always avoids asking her that question. That night, they go home together for a night cap. But without knowing it, Serge has just stolen his best friend’s girlfriend. This love affair will last two years, with its ups and downs.   It’s the downs that prove formative. Serge discovers the pangs and vertigo of the loneliness of the heart.

These intimate details of his love life could have remained private matters, had they not had such a deep effect on his work. Like any sensitive creator, Clerc functions like a sponge. Miss B., rock muse, appears in a good many of his drawings under the name Stella Star. But at the premiere of the first Sex Pistols film, The Great Rock’n'Roll Swindle, when Serge finds her again but in the arms of his best friend, it rocks his whole artist’s life. He flees Paris to drown his sorrows in the waves of a seaside resort in Déshérence. He will return from there with a masterpiece in 13 pages, Nid d’Espion à Alpha-Beach. Here you see his signature character, Phil Perfect, racked with love’s sorrows, sinking into paranoia. Consequently, Phil Perfect’s personality takes on all its breadth and depth. Behind the figure of a night reporter with a cynical front is revealed a melancholy being with a ravaged heart and crushed feelings. In contrast, he creates Vanina Vanille, a blonde, curvaceous femme fatale, whose obvious indifference or worse dispassionate compassion simply trample any hopes our detective hero might have. This is a constant in Clerc’s work, the man who makes his proposal, the woman who seems disposed, but prefers to go her own way. However, for one glance, one smile, the man is ready to accept damnation. All in vain. At least there’s still some vodka.

At the invitation of Philippe Manoeuvre, Serge Clerc and Yves Chaland meet for the first time at the Bataclan for the Stranglers concert. Philippe Manoeuvre wants to get his followers out of the Angoulême ghetto – at this point, the Charente comics festival is the only occasion for artists to see other human beings -  but when one artist meets another, what else can they talk about but tales of comics?

It’s at the start of the Eighties, thanks to his companion Chaland, that Serge Clerc discovers Jijé.   Historically, the Belgian Joseph Gillain, alias Jijé, is the great drawing master of Giraud, as he was of Franquin, Will, Morris and Mézières. Fittingly in his turn, Clerc goes back to the source of his first graphic emotions. He has already absolutely given up cross-hatching to concentrate on finding the right line. From now on, the art of the simple stroke becomes his graphic mission. At the same time, Ted Benoit and Floc’h in Paris, Ever Meulen in Brussels and Joost Swarte in Amsterdam seem to share the same concerns. Swarte coins the term De Klare Lijn (« The Clear Line ») that Benoît will transform into a manifesto when the Humanoïdes Associés publish his work Vers la  Ligne Claire.  In this return to the clarity emphasised by the Old Masters headed by Hergé, interpreters of the genre see a historic movement which will deeply affect the comics of this decade. Ever Meulen will summarise the spirit of those years in a prophetic phrase: ´ »Use the past to kick-start the future. »

It’s really at the counter of the Rose Bonbon that our relationship takes a friendly and a professional form.  My memory, and Serge’s too, can be like a sieve. Doubtless it is no accident that the title chosen for our single collaborative work will be Mémoires de l’Espion. Unearthed in Serge’s files, an interview that he gave in my company at the time when this book came out, offers some basic replies. On 19  December 1982, I declare, with the self-importance of youth: « We were at the Rose Bonbon, it was 3 in the morning.  We were both leaning at the bar and I asked Serge: « What if a book was made from your drawings? » Serge who must have been more drunk than me thought that this was a good idea and accepted. Serge adds: « Oui.” There is truly a deep truth in these remarks.

To understand the story better, I should point out that I was then running, as an amateur, a small publishing house, which had already on its tiny catalogue books by Franquin, Goossens, Binet, Andréas and Rivière. I was hoping that this book by Serge Clerc would follow in the same editorial line. But meanwhile, Editions Magic Strip published in their remarkable Atomium collection  a  graphic novella by Serge Clerc, Sam Bronx and the Robots. For Dionnet, it was as if the Pasamonik brothers   had sliced off a toe, with the risk to making the Humanos walk with a limp. No question of any further amputation. Within the Metal galaxy, Jean-Luc Fromental had just created Autodafé, the first collection of comics in the format of a novel, in which it was proposed to publish Memoires de l’Espion. To transform a graphic jumble into a coherent book, we had to find some fictional structure. In Confidential Report by Orson Welles, Mr. Arkadin in the French version provides us with the thread. So, Phil Perfect and Sam Bronx, casual detectives, inquire into the career of the mysterious Artist Spy, discovering in each chapter a new side of his work. While those thirty leaves which form the body of the prose serve as a pretext, we applied our most attentive care to them. No less than three months of strenuous work, which to the eyes of an  experienced writer might seem a record for slowness.  Since then, I’ve often said that after having worked with Serge Clerc, I was capable of working with anyone. Because if Serge is mad about the creases in his trousers and how they fall on his shoes, the placement of one comma at the turn of a sentence requires on his part just as much interest, passion and stubbornness. I remember long smoke-filled nights in his studio on the rue Max Dormoy, reading over and over again the hundred variations of the same sentence, always in search of the ultimate turn of phrase, something which Nabokov or Manchette would not disavow. It’s on the occasion of one of these writing seances that Serge will experience that powdery substance of Colombian origin which nobody in the Eighties thought of anymore as the universal panacea. I  remember that after absorbing it up his nose, Serge will launch into a long uninterrupted speech during which art and how the sequence of tenses worked were dissected with brio. Two hours later, throat dry, nostrils pinched, eyes out of their sockets, he will conclude his illuminated flight with a final:  “your schtick does nothing for me! » Serge Clerc will never sink into fake paradises, he is always a dreamer who has stayed wide awake.

Above all, the value of Memoires de l’Espion is as an overview of an oeuvre in perpetual motion. The choice of drawings is concentrated on the period 1978-1982, that is to say close to around three hundred images. The majority of his illustrations are inspired by rock music. Ever since his first album, Le Dessinateur Espion, published in 1978 by Humanoïdes Associés, Serge Clerc had proved that he was as comfortable walking through the universes of the future as the moody streets of Rock’n'Roll.  With Paringaux, he catches the spirit of the times in some strips of the non-adventures of Roger Bismuth, Punk. With Manoeuvre, he establishes the topography of Rock-City, adapting some classics, from The Doors to The Velvet Underground. If the next album, Captain Future, from a story by Manoeuvre, clearly went for science fiction parody, the third title in his bibliography is also completely explicit: Rocker.

In this work which launches the ‘BD-rock » era, Serge, who is still being called the artist spy, doesn’t hesitate to include The Clash and The Cramps, mixing fiction and reality. To set up his stories, he remembers having photographed the Americans for a long time in their hotel and dined with the English band after their Parisian concert. Good schemens like these always come from his friend Manoeuvre. However, Clerc’s status as a graphic rocker goes back further in time. If the readers of Rock&Folk enjoyed his early drawing output since 1976, his notoriety quickly spread beyond France’s borders. It’s at the Rose Bonbon once more that his international reputation comes into play when the unstoppable Manoeuvre introduces him to the editor in chief of New Musical Express. It’s worth remembering that this British rock magazine was then the foremost of its kind, all around the world. Serge publishes his first illustration in NME, devoted to The Stranglers, at the end of 1978. A little later, it’s the turn of the magazines Player in Japan, then Oor in the Netherlands, to acquire the Frenchman’s services. A smooth-running circuit. So in the Eighties, Serge provides the same drawing to four different countries. This graphic passport will take him across the Atlantic to the Danceteria, the famous New York club, which will present an exhibition of his drawings. Like other acts before him such as Bijou, Comateens, Fleshtones and Carmel, it’s no big surprise when one beautiful day in 1986, Joe Jackson calls him in person to propose that he illustrates his LP, Big World.

At this same time, Dionnet and Manoeuvre have hired me as press attaché for the Humanoïdes Associés. In this capacity, I remain a privileged witness to the activities of Serge Clerc, as I treat the Rose Bonbon as a natural annex to the offices in rue Monsigny. Already, C.  is no more than a painful memory in Serge’s heart and a banker’s son has stolen away the woman in my life. We have good reasons to ask ourselves about human nature. Sometimes, we benefit from the happy hour established in Harry’s Bar to knock back plenty of terrifying, strangely named cocktails which were served up in a beer glass. To get around, we use my Karmann-Ghia 1961 coupé which quickly becomes the official car of Phil Perfect. Serge will enhance his character with some of my qualities as a driver, making him park his vehicle with the same elegance in dustbins or shop windows. Sometimes, Serge entertains in his studio on the rue Max Dormoy, mixing musicians – I remember Les Avions, noisier than a squadron of Spitfires  – artists -  I remember Loustal back from Morocco and dreamy creatures with vertiginously low necklines.  I remember their haughty glance in my direction. On the TV screen play video clips that Serge has patiently recorded along with big chunks on his tape-recorder of Bananarama, Siouxsie, Squeeze, U2, The Nerve, Culture Club, Police, Human League, Silicon Teens, Flying Lizards, B52s. In their respective ways, music and technology -  the clip and the tape recorder -  are the period’s symbols of insolent modernity. When the turntable takes over the sound supply, the television stays on, transmitting without sound images in black and white from those films by Lautner, whose posterity at the time is not yet assured, Les Barbouzes and Les Tontons Flingueurs.

I no longer remember in what circumstances Serge invented Mourir à Stalingrad. Its composition emerged from a detour in a Phil Perfect story. The dialogue deserves to be quoted.  « You take a large glass which you fill to the brim with vodka » explains Phil’s Hungarian caretaker to Vanina Vanille. « And then ?! » asks the platinum blonde. « In extreme cases you can add one olive! » I will later pass on this cocktail recipe to Serge Gainsbourg who will understand that you must have a lot to forget to drink that; he will always stick to his famous 102.

People have wanted to define  the Eighties as all about money, but we remember them as being all about fun. Somewhere between the « Make love, not war » of the preceding generation and the « Sex&Drugs&RocknRoll » of our own.   Thus, the dilution of political conscience which galvanised the Seventies gave way to the cynicism and superficiality of the Eighties. There’s nothing more political though than the « No future » punk attitude. But it was the cry of just one moment.  Because a whole generation could not disappear in an overdose of violence and drugs, the New Wave tinged that declared nihilism with irony; on the turntables spun Joy Division, Spandau Ballet, Cabaret Voltaire or Durutti Column and from now on you could make a global hit record called Enola Gay.

Young modern people of the Eighties rehabilitated the black tie and the haircut swept behind the ears. On the subject of this pose, which was a reaction to the sloppiness of the « baba-cool » and the « destroy » look of the punks, people tend to forget how it saw the resurgence of neo-bourgeois values. To sneak inside the sheep-pen, the wolf had simply dressed up in sheep’s clothing. But perhaps it’s true that he ended up bleating like all the others.

Of all the draughtsmen who emerged during this  decade, Serge Clerc is certainly the one who was the most in tune with his times. His formal research -  the manifesto Towards the Clear Line launched by Ted Benoît remains his graphic mantra, while his narrative inspiration  is the search for « the great nothing anymore » – coincide with the desire  – purified, transparent, some might say vacuous – of a society going through a process of total transformation. The coming to power of the Left might make you think that the Eighties will be ‘clean’ and the President of the French Republic ‘cool’. People who highly regarded Serge Clerc’s drawings, much more so than his comics, will make him into the graphic herald of this new world. The aesthete for the « happy few » goes on to double as a graphic designer whose easily identifiable look will be plastered across every wall in the country. It’s advertising, he claims, that makes him popular. And that makes him tumble, at the same time, in the public eye. Very quickly, the deceptive simplicity of his style,  the precise geometry of his compositions, will inspire a whole generation of artists. Not only in European comics. From a pizzeria menu  to a local advert for a furniture business or a flyer for a garage band, it’s not hard to find his drawings shamelessly copied or awkwardly adapted by unknown clones. This vulgarisation of a very specific style will prove finally beneficial to its true precursor. Picasso says that an artist must copy others but he has no right to copy himself. Serge Clerc knows this phrase by heart. So, these last two decades will see him exploring new graphic and narrative avenues, some of which he has doubts about, others he follows, but, far removed from the booming chorus of the major publishing cavalry, Serge Clerc is always improvising his own particular little music, supple and precise as a Jimmy Hendrix solo.

José-Louis Bocquet

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Serge Clerc : Gosh ! Girls ! Girls !

( Ce dessin de Serge Clerc réalisé au début des années 1980 a vraisemblablement été publié dans l’une des revues  – française, japonaise ou britannique – avec lesquelles l’artiste collaborait alors. Ce dessin est présent en noir et blanc dans le roman graphique Les mémoires de l’Espion – publié en 1982 chez Les Humanoïdes Associés dans la collection Autodafé créée par Jean-Luc Fromental – puis, rehaussé de couleur – dans l’album Nightclubbing Desperados – édité par Champaka en 2006 -.  La version ci-dessous est inédite sous cette forme, la mise en couleurs directe sur l’original ayant été effectuée par l’artiste expressément et gentiment pour le dédicataire.)

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L’Enfer

(Sous le titre « L’Enfer, d’un film l’autre », une première version de ce texte a été publiée en 1998 par Antoine de Baecque dans le numéro hors-série des Cahiers du Cinéma consacré à Claude Chabrol.
Dans une version remaniée, ce texte a fait l’objet d’une publication sous la forme d’un fascicule tiré à 300 exemplaires et envoyé comme carte de vœux aux amis de l’auteur  en janvier 2003.
À l’occasion de la réédition augmentée de la biographie « Clouzot, cinéaste » aux éditions de La Table Ronde en octobre 2011, ces lignes inaugurent ce blog.)

 

L’Enfer

1963 – 1993

Pour Anne Lacour, la marraine

« Le train fonce, franchissant le viaduc dans un tonnerre de grondements métalliques. Ses roues martèlent les rails, s’enfuient… ne laissant plus dans l’air pur que l’écho de leur passage…
… Et le silence retombe sur la vallée…sur le plan d’eau paisible où tangue un petit voilier…sur l’hôtel au loin, en contre-bas du viaduc…
C’est le Viaduc-Hôtel, naturellement. De sa terrasse, on a une belle vue sur l’arche immense et légère de ce viaduc, là-haut, où les trains, dix fois par jour font crier le fer.
 »

Mon histoire commence le 29 décembre 1963. Ce jour-là, j’ai très exactement 1 an, 3 mois et 2 jours, je sors de l’église de la Colle sur Loup, je viens d’être baptisé. Mon père a pris une photo de cet évènement familial. On voit un poupon bougon dans les bras d’un homme aux cheveux blancs et aux sourcils charbonneux. Cet homme est mon parrain, l’instigateur de la cérémonie, il se nomme Henri-Georges Clouzot. C’est la seule photo qui existe de nous. Je n’ai pratiquement plus jamais revu ce parrain. Il ne m’a jamais manqué, il a toujours été présent. À 1′âge de  six ans, devant un poste de télévision, je repérai pour la première fois son nom dans un générique . « Un film de ». C’était Le Corbeau.
Plus tard vint l’âge des questions. Pourquoi un baptême catholique dans une famille agnostique? Pourquoi m’avoir choisi un parrain dont le peu de présence dans ma vie deviendra un running gag familial?
« Parce qu’à l’époque ton grand-père écrivait un film avec lui. »
Mon grand-père est romancier et dramaturge, José-André Lacour. Avec sa femme Gerty, il m’a élevé jusqu’à mon troisième anniversaire. Je ne l’ai jamais appelé autrement que papa José. Au fil des années, du hasard et des programmations télés, je croisai la presque totalité des films de Clouzot, de L’Assassin habite au 21 à La Prisonnière, en passant par Les Diaboliques ou Le Salaire de La Peur, mais jamais je ne trouvai José-André Lacour mentionné au générique. Une légende familiale?
« Ton parrain est tombé malade au début du tournage. Il n’a jamais terminé le film. »
Un nouveau concept à intégrer. Papa José avait écrit un film qui  n’existait pas. Pourtant il avait écrit une histoire, un scénario. Mais un scénario, ce n’est pas un film. Seul le passage du papier à la pellicule donne une existence au travail du scénariste. Papa José avait écrit pour rien. Une histoire oubliée. Un accident industriel. Balayé par le temps. Sauf pour moi. J’étais lié à Clouzot, par ce film qui n’existait pas, un film qui aurait dû s’intituler L’Enfer.
Un jour vint le moment de percer ce mystère intime. Avec le journaliste Marc Godin, j’écrivis un livre sur Clouzot. Il était mort depuis près de quinze ans. Sa veuve, Inès, se souvenait du filleul; Henri-Georges et elle s’étaient mariés la veille de mon fameux baptême, dans la même église. Elle m’ouvrit ses valises d’archives, de correspondances, de notes, de scripts.  Parmi les dix mille pièces du puzzle que constitue une tentative de biographie, je découvris  le script de L’Enfer. Enfin. Le nom de José-André Lacour apparaissait au générique de la page de titre.
Très vite, ce film manquant se révéla être le point d’orgue de la vie du cinéaste, à défaut d’être celui de sa carrière.
En 1963, Clouzot a cinquante-trois ans et dix long-métrages à son actif. Il a débuté au cours des années trente dans les studios de Paris et de Babelsberg. Chansonnier, dialoguiste, adaptateur, scénariste, assistant réalisateur… Clouzot a tout essayé avant d’accéder au statut de réalisateur à trente-quatre ans, en pleine occupation, pour le compte d’une société allemande. C’est dans ces conditions troubles qu’il signera, dès sa deuxième réalisation, le film qui restera son chef-d’oeuvre, Le Corbeau. Dans les années qui vont suivre, Clouzot deviendra un champion du box-office. Se complaisant dans la mise en lumière des tréfonds de l’âme humaine, il sera souvent jugé cynique et manipulateur. À la fin des années trente, dans son journal, il notait : « Quelle proportion de lieux communs faut-il ajouter à l’énoncé d’une idée originale pour la faire sinon admettre, du, moins considérer par la masse? » Tout le paradoxe Clouzot est là, faire œuvre au sein d’une industrie. Avec L’Enfer, le cinéaste va tenter de réconcilier ses contradictions.

« Marcel : Tu ne devais pas déjeuner chez ta mère?
Odette: Elle avait un élève! Et pas doué. Une heure de gammes, merci. Je suis allé bouffer chez Marylou.
Jarretelles, bas, ceinture, blouse… Odette s’effeuillait peu à peu, jusqu’à rester presque nue en slip et soutien gorge.

Odette : On a fait la dinette dans la boutique.
Marcel
: Et les clients, pendant ce temps-là?
Odette
: Un coup de veine, il n’est venu personne.
Marcel
: Jusqu’à trois heures?!?
Odette
: Oh, écoute, je ne passe pas ma vie à regarder ma montre… Mais, fais voir un peu, toi?
Marcel se tournait de mauvaise grâce.

Odette
: Ce n’est pas possible…Tu es jaloux! »

L’Enfer, c’est l’enfer de la jalousie.
Marcel, propriétaire d’un Hôtel face au viaduc de Garabit, aime sa femme Odette. Trop. Jaloux il en vient à la soupçonner, puis à l’accuser de coucher avec ce play-boy de Martineau. Fantasmes et réalités? Fantasmes ou réalités?
L’Enfer est un sujet d’une profondeur intime pour Clouzot. Trois ans plus tôt, en 1960, il a perdu sa première femme, Véra. Brésilienne, amie intime de Louis Jouvet, actrice au seul profit de son époux, en proie à diverses addictions, Véra Clouzot est morte d’une crise cardiaque à l’instar de son personnage dans Les Diaboliques. La jalousie a été le poison de leur couple. Drames et déchirement. L’Enfer est clairement une tentative d’exorcisme pour le cinéaste. Clouzot tourne donc le dos aux films de genre qui ont fait sa réputation.
L’Enfer est une histoire ordinaire avec des gens ordinaires. Clouzot veut seulement en faire un film extraordinaire. Pendant six mois, il va explorer, expérimenter toutes les possibilités offertes par le son et l’image. Le cinéaste qui a découvert le travail du peintre Vasarely, songe à exploiter les ressources de l’art cinétique dans son propre travail cinématographique. La jalousie et les cauchemars engendrés par cette obsession lui semblent être le support propice à de telles expériences. Le cinéaste tourne ainsi cent quatre-vingt bouts d’essais dans les studios de Boulogne.

Quand José-André Lacour arrive à la Colombe d’or en décembre 1963, Clouzot a déjà rédigé plus de mille pages. Il faut leur donner la forme d’un scénario. Lacour remplace Jean ferry, emporté par une crise cardiaque après un mois de débroussaillage dans la jungle des notes. Lacour est un écrivain en vogue. Il est belge, il a quarante-quatre ans, il accumule les succès; sa pièce L’Année du Bac fait le tour du monde et son adaptation d’Ouragan sur le Caine d’après Herman Wouk triomphe au Théatre en Rond. Clouzot a vu le film de Bunuel tiré du roman de Lacour, La mort en ce Jardin. Clouzot n’a pas aimé le film, mais il a apprécié le roman. Il a besoin d’un styliste et d’un dialoguiste. Lacour réunit ces deux conditions.
« Je n’arrivais pas en mercenaire. J’y allais parce que c’était Clouzot ! », me dit papa José quand je l’interviewai sur le sujet. C’était la première fois que nous parlions de L’Enfer; il ne pouvait pas refuser, j’avais monté toute cette usine à gaz, ce bouquin, pour en arriver là, finalement. Pour la première fois aussi, il m’expliqua de quelle manière il avait tricoté un tel ouvrage. Un scénariste au travail : « Au début, il m’a demandé de refaire certains textes descriptifs. Ce fut l’une de nos rares prises de bec.  » Cela ne va pas être publié, lui disais-je. Le travail final, c’est votre film! Alors, que je rédige avec plus ou moins d’élégance telle séquence, qu’est-ce que ça peut vous foutre ?  » Il m’a fait un long discours pour me démontrer que l’image, son invention, ne pouvait naître vraiment que de l’excellence du style de l’écrivain avec lequel il avait collaboré. C’était convaincant, n’est-ce pas?  J’ai donc écrit ce scénario comme si j’écrivais un roman. Très vite, je ne me suis pas ou plus préoccupé de la matière intime, c’est Clouzot qui l’apportait… Seul le point de vue de l’homme est pris en compte. La femme est un personnage qui vit dans la tête de son mari. »

« Odette fronça les sourcils. Au fait, qu’est-ce qu’il fichait là, Marcel?
Odette
: Tu ne devais pas venir en ville.
Marcel
: Ils m’ont téléphoné… du Crédit Hôtelier.
Odette
: Le Crédit Hôtelier?…Ce n’est pas par ici… Où est la voiture?
Marcel
: Place Jeanne d’Arc.
Odette
: A la station des cars?
Devant ce chapelet d’invraisemblances, Odette était passé de la surprise au soupçon, du soupçon à la certitude.

Odette
: Ce n’est pas possible, tu me suis!
Sous le choc, Marcel avait marqué le coup, mais la contre-attaque ne se fit pas attendre.

Marcel
: Ah…Parce que j’aurais des raisons de te suivre ? »

Mon grand-père et mon parrain vont travailler trois mois ensemble. Un hiver à Saint-Paul-de-Vence. Là se situe la petite histoire de mon improbable baptême. Clouzot, longtemps libre-penseur, a retrouvé la foi. Il ne conçoit pas que le petit-fils de son ami Lacour ne soit pas porté sur les fonds baptismaux. Il se propose d’en être le parrain. Dans la famille, il n’y a pas vraiment débat, de toutes façons c’est bien ce qu’attend une partie de l’armée des grandes tantes de province.
Un baptême, un mariage, un scénario, un jour de l’an. Le 5 janvier 1964, tout le monde se quitte. L’histoire est désormais entre les mains du réalisateur.

Le tournage de L’Enfer débute le 2 juillet 1964. Clouzot est épuisé; il vient de perdre sa mère, il prend un médicament pour le coeur, à base de nitroglycérine, mais semble souffrir d’une angine de poitrine. À Garabit, au coeur d’un Cantal calciné, Clouzot et les cent cinquante techniciens qui l’entourent vont travailler sous une chaleur accablante. Deux équipes, seize heures par jour. Pour compresser le temps, pour faire des économies sur un budget déjà jugé trop lourd. Distribution de premier ordre : Serge Reggiani est le Jaloux, Romy Schneider est la femme. Un choix qui n’est pas innocent. Clouzot connaît les liens affectifs, passionnels qui unissent ses deux interprètes ; une certaine manière d’envisager la direction d’acteur. Mais, au bout d’une semaine de tournage, Reggiani est hospitalisé d’urgence; « Dépression » nous dira-t-il plus tard. Pour le remplacer au pied levé – chaque jour chômé est une journée de déficit – Clouzot choisit Jean-Louis Trintignant. Le film est sauvé. Très peu de temps. En faisant travailler son nouvel interprète, Clouzot est terrassé par un infarctus. Les médecins déclarent que Clouzot ne pourra plus jamais tourner. L’Enfer est condamné. Perte sèche pour les compagnies d’assurance : cinq cents millions de francs – environ six millions d’euros.
En septembre 1964, François Truffaut envoie une lettre à Clouzot. Truffaut-Clouzot. Nouvelle vague contre Qualité Française ? Un débat déjà dépassé pour l’ancien hussard des Cahiers du Cinéma. Ils sont désormais du même côté de la barrière, celui des incertitudes de la création. Truffaut écrit : « Je veux vous dire seulement combien je suis désolé de ce qui vous est arrivé et croyez qu’il ne me faut pas beaucoup d’imagination pour me mettre à votre place et ressentir les mêmes choses. Il y a aussi que j’ai revu, avec quelle émotion, à la cinémathèque, Le Corbeau dont je connaissais à treize ans tout le dialogue par coeur et que j’allais revoir l’autre soir avec anxiété et une curiosité incroyables. C’est un chef d’oeuvre, il n’a pas bougé, c’est un film parfait et profond et sensible et fort. » J’ai utilisé ces lignes dans mon bouquin pour conclure le chapitre consacré à cette histoire, sans doute parce qu’il fallait revenir au Corbeau pour en finir avec L’Enfer, chef d’œuvre inconnu.
Et mon parrain?
Il lui faudra trois ans pour retrouver le chemin des studios avec La Prisonnière, son ultime long-métrage. Il mourra dix ans plus tard en 1977 d’une crise cardiaque, la partition de la Damnation de Faust serrée entre les doigts.
Et le scénario?
Bloqué dans un embrouillamini juridique. Inès en possédait un exemplaire. J’en fis une copie que je remis à papa José.
Une page était tournée. À défaut d’exister, ce scénario avait maintenant une histoire.

« Marcel : Ma pauvre Odette… Je sais tout. Je vous ai vus, Martineau et toi, sur la rivière.
Et voilà…Tout était dit…L’homme fatigué souleva le poids de sa misère, tourna le dos à sa femme, et commença à retirer sa veste.
Odette n’avait rien compris.

Odette
: Oui, et alors ?
Marcel
: Oh, à quoi bon? J’en ai marre. Je n’ai plus envie de parler…de discuter… Je vous ai suivis, là ! Ça suffit ?
Non! Il fallait qu’il aille jusqu’au bout.

Marcel
: Quand vous êtes descendus dans l’île, c’était pour enfiler des perles ? »

En 1993, la biographie de Clouzot était déjà en librairie quand j’appris que Claude Chabrol préparait le tournage de L’Enfer. Coup de théâtre dans mon histoire. Un autre des jeunes loups de la Nouvelle Vague réalisant le script d’un dinosaure de la Qualité Française – produit par un chien fou de la mouvance pré-68. Mais était-ce réellement un raccourci saisissant de la brève Histoire du cinéma français ? Trente ans après, la réconciliation ? Il n’y a jamais eu brouille. À la rédaction des Cahiers du Cinéma, Clouzot était défendu par Kast et Bazin, ce dernier n’hésitant pas à faire des comparaisons avec la manière d’Hitchcock. À propos de la Nouvelle Vague, Chabrol dira plus tard : « Nous étions unis par ce qu’on aimait et surtout par ce qu’on n’aimait pas… Ensuite, on s’est aperçu qu’on ne voulait pas dire les mêmes choses et pas de la même manière. » Il n’y a pas d’écoles, seulement des individus qui tentent de survivre entre l’art et le commerce. En ces années soixante, quand Chabrol rencontre Clouzot pour la première fois, c’est donc sans arrière-pensée ; ils pratiquent le même métier. Ils ont vingt-sept ans de différence. Chabrol respecte l’auteur du Corbeau et de Quai des Orfèvres mais garde surtout le souvenir de leurs parties de bridge. Une relation amicale.
En 1964, pendant que Clouzot explosait en plein vol, Chabrol tournait son neuvième long-métrage, Le Tigre aime la chair fraiche, sur un scénario de Roger Hanin. Un film de genre, d’espionnage, ce qui n’a jamais été pour déplaire à Chabrol. Ce n’est plus la politique des auteurs au sens strict du terme mais la politique du réel : il faut tourner. « J’ai d’abord choisi de tourner beaucoup parce que j’adore les tournages, expliquera Chabrol. Et je me suis aperçu que les réalisateurs que j’aimais le plus avaient soit fait leur carrière de cette manière, par la force du commerce, soit cessé de travailler pour la même raison. J’ai pensé très tôt qu’il ne fallait pas avoir peur de se salir les mains et d’aller de l’avant. Je me suis juste donné des règles très strictes : ne jamais regarder en arrière, ne pas conserver d’anciens scénarios, de copies, ne pas me préoccuper des films une fois leur carrière finie. Et je m’y suis tenu strictement. »
Comment Chabrol allait-il s’approprier le scénario original de L’Enfer ? Il n’y avait pas d’autre question pour moi.
Jean-Patrick Manchette raconta sa collaboration avec Chabrol sur l’adaptation de sa série noire, Nada. « Ton bouquin, lui dit Chabrol, on peut le tourner tel quel ; on va le recopier en deux colonnes avec des numéros, je fais ça du début jusqu’à la page 100, tu fais la seconde moitié, on se retrouve lundi. » Dilettantisme ou professionnalisme ? À Joël Magny, Chabrol expliqua les deux points de vue possibles sur le métier de cinéaste. « En gros, il y a deux façons de procéder : ou bien on essaie à chaque fois de réaliser une oeuvre suffisamment puissante pour englober tous les éléments que l’on a prévu d’y mettre, mais ça implique des tournages à gros budget, du temps. Ou bien on travaille au coup par coup, avec un vague plan préconçu mais suffisamment souple pour se permettre d’intervertir les choses sans être prisonnier d’un  programme. » En deux phrases, voilà définies les positions respectives de Clouzot et Chabrol. Le scénario de L’Enfer va donc jouer le rôle de passerelle.

« Marcel : je suis jaloux… Jaloux !
Odette
: Jaloux ? De qui… de quoi ?
Marcel cherchait une réponse qui se dérobait.

Marcel
: Je ne sais pas…mais j’en crève !
Sa tête, misérablement, se balançait.

Marcel
: J’en crève… J’en crève…
Les aiguilles de la pendule avaient tourné. Une heure…Deux heures…On ne savait déjà plus. Il avait dû être question de dormir. Odette, en chemise de nuit, brisée de fatigue, s’était allongée sous les couvertures, Marcel n’avait même pas été jusque là. Il s’était déshabillé lui aussi; mais, effondré au bord du lit, il s’obstinait à fixer la cigarette qui se consumait au bout de ses doigts. Soudain, il jeta le mégot n’importe où, se précipita à la fenêtre, comme s’il étouffait et respira un grand coup.

Marcel : Il y a des moments où je me foutrais par la fenêtre !
Odette
: Marcel !
Elle avait sauté du lit, s’accrochait à lui.

Odette
: Marcel, je t’en supplie ! Je ne veux plus te voir comme ça… Fais n’importe quoi… Gifle-moi, tape-moi dessus… J’aime encore mieux.
Les bras en croix, elle tendait son visage aux coups.
 »

Pour les Cahiers du Cinéma, Camille Taboulay se rend durant l’été 1993 sur le tournage de L’Enfer dirigé par Chabrol. Emmanuelle Béart et François Cluzet ont remplacé Romy Schneider et Reggiani/Trintignant. Le décor est toujours un hôtel au bord d’un plan d’eau. Le viaduc de Garabit a disparu du scénario. Clouzot avait passé des heures à enregistrer le martèlement de l’acier lors du passage des trains, thème sonore principal qui devait aller crescendo jusqu’à la fin du film. Chabrol va remplacer le bruit des trains par celui des avions. « L’évolution d’un jaloux vers la paranoïa ou d’un paranoïaque vers la jalousie, c’est un très beau sujet », explique le cinéaste à la journaliste. Mais le terme qui revient le plus souvent dans ses propos est « amusement », celui que lui procure ce tournage.
Chabrol réalise à soixante-trois ans le film que Clouzot a conçu à cinquante-six ans. Clouzot en a signé douze, Chabrol a déjà fêté le cinquantième. Une avalanche de chiffres qui détermine la position de Chabrol face à son ouvrage. Avec le recul du temps, avec l’expérience, il y a des pièges formels dans lesquels on ne tombe plus.  « Il y avait deux choses dans la version de Clouzot. D’une part une intrigue très forte et très juste au niveau psychiatrique. De la pathologie pure. D’autre part, la construction était formaliste dans le plus mauvais sens du terme et cela détruisait tout le reste. Il commençait notamment le film par la fin et tout était basé sur des flashs back. C’était influencé par son obsession du moment pour l’art cinétique et Vasarely ». Tout l’art de Chabrol est de savoir repérer dans la trame de l’histoire le fil rouge trop voyant, l’en extraire sans dommage pour le maillage puis de resserrer la trame autour des personnages. « La construction est beaucoup plus importante que l’intrigue. L’idéal, c’est que la forme en exprime la quintessence pour tout le monde. Ça n’arrive évidemment jamais »,  déclara le cinéaste à Joël Magny.

« Odette : Écoute ! Pour la dernière fois ! Nous sommes partis à onze heures et demie. On a été jusqu’au barrage et en revenant on a abordé parce que j’en avais plein les bras.
Marcel : Et c’est pour te reposer les bras que tu t’es roulée dans l’herbe !
Odette
: Tu parles ! Je venais juste de m’étendre, quand les cloches ont sonné.
Marcel
: Tu mens !
Marcel se ruait sur Odette, l’empoignait, la secouait farouchement et chaque secousse faisait ballotter la tête au bout du cou fragile.

Marcel
: Tu mens ! J’en ai marre de tes mensonges ! Maintenant tu vas me dire la vérité… et tout de suite !
Il la poussait, l’écrasait contre la table qui se renversa. Odette se dégagea, recula, et, avec des sifflements dans la voix…

Odette
: Eh bien, t’as raison ! J’ai couché avec Martineau. Et pas seulement dans l’hôtel ! On a fait ça partout… chez lui, en voiture, dans son plumard, dans le tien, pendant que tu étais au marché ! On s’en est mis jusque là !…Tu es content, maintenant ? »

Quand le film sorti, je n’allai pas le voir immédiatement, c’était la fin de mon histoire, je n’aime pas que les histoires se terminent, bien ou mal. « Chabrol est le seul capable de rivaliser avec Clouzot en matière de manipulation du spectateur », prédisait Papa José sans avoir eu de contact avec le metteur en scène. Avec Maman Gerty, il assista à une projection publique de L’Enfer. Son nom était crédité au générique de début. Trente ans après, papa José retrouvait un fantôme en couleur.
Chabrol n’a pas tourné le film de Clouzot. Pourtant, en bout de course, Chabrol et Clouzot se rejoignent enfin.  En 1968, au micro de Jacques Chancel, Clouzot évoqua sa conception de L’Enfer : « On mettait sur le même plan, des souvenirs, des projections, des interprétations…Et personne à la fin du film ne pouvait dire ce qui était la partie imaginaire et ce qui était la partie réelle. » Papa José ayant d’ailleurs précisé : « On devait se demander si le jaloux avait vraiment tué sa femme ». Une fin ambigüe, chabrolienne par excellence. « J’arrête toujours le film avant la scène finale, reconnaissait celui-ci. J’ai toujours préféré que la boucle de l’histoire ne se ferme pas complètement. »

« De ses yeux rougis d’insomnie, Marcel parcourt la pièce comme s’il ne l’avait jamais vue. Puis il baisse le regard. Horreur. Il a du sang sur les mains. Une glace lui renvoie son image. Il approche. Son pyjama aussi est ensanglanté. (…) Odette est là dans le lit. Oui, mais elle dort d’un sommeil anormal, le souffle court, un peu de salive au coin des lèvres, les cheveux collés sur le front, les traits tirés, les paupières battues… Et elle est attachée par les poignets à la tête du lit !
Marcel : Je l’avais détachée pourtant… »

J’ai fini par visionner L’Enfer. Plusieurs fois. Pour le plaisir. Pour l’épilogue. Que restait-il des heures d’écriture d’un certain mois de décembre 1963 ? Un scénario n’est pas un film. « On ne peut lire dans un scénario que…le scénario. Il n’a aucun statut artistique, expliquait Chabrol en 1982 aux journalistes Philippe Carcassonne et Jacques Fieschi – devenus depuis producteur et scénariste. « C’est un bon scénario » est une phrase qui ne veut rien dire. En même temps, je le respecte, je ne peux pas m’en passer, j’exige des acteurs qui travaillent avec moi seulement ce qu’il y a dans le scénario, mais tout ce qu’il y a dedans. La forme primitive est là. C’est le matériau. »
J’ai toujours une copie du scénario original. La plume de Chabrol n’a pas raturé au hasard. Allégé d’une trentaine de minutes – la longueur du fil rouge cinétique dénoncé par le cinéaste -, le séquencier gagne en fluidité et devient strictement linéaire. Dès lors, le plus gros du travail était fait. Chabrol a quasiment gardé intacte la chronologie prévue par Clouzot et Lacour ainsi que la construction interne des séquences. Les répliques ont été parfois retouchées, souvent dépoussiérées ; on ne dit plus « salades » ou « débaucher », mais « conneries » ou « coucher ».
L’Enfer de Chabrol n’est pas celui de Clouzot, mais il est en grande partie ce scénario de l’hiver 63. C’était tout ce que je voulais savoir.
Mon baptême n’est plus absurde, L’Enfer existe.

« Marcel : Voyons… Tout à l’heure j’étais sur le point de partir pour Clermont avec elle…et nous sommes encore ici…comme avant…Comme avant quoi? Ah, je ne sais plus…Et pourtant il faut que je sache…il faut…
Des gouttes d’eau s’écrasent, glissent sur le verre, lentement comme des larmes… Marcel ne sortira jamais du cercle où il s’est enfermé. Et au lieu des trois lettres du mot
FIN
ce sont les trois lettres de
ETC.
qui s’inscrivent sur l’écran. »

(Les dialogues sont extraits du scénario L’Enfer, rédigé à Saint-Paul de-Vence en décembre 1963 par Henri-Georges Clouzot et José-André Lacour)

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